L’effondrement est incertain mais inéluctable

Invité dans une émission de France Inter, « La Terre au carré », le philosophe émérite Jean-Pierre Dupuis a critiqué les collapsologues qui tiennent « l’effondrement » pour certain. Et de citer Karl Jasper : « Quiconque tient une guerre imminente pour certaine contribue à son arrivée, précisément par la certitude qu’il en a. Quiconque tient la paix pour certaine se conduit avec insouciance, et nous mène sans le vouloir à la guerre. » L’auteur de « Pour un catastrophisme éclairé » explique : « Seul celui qui voit le péril, et ne l’oublie pas un seul instant, se montre capable de se comporter rationnellement, et de faire tout son possible pour l’exorciser. » C’est le « catastrophisme éclairé » du (faux) « prophète de malheur » qui parle pour éviter le malheur, non pour le précipiter, et dans lequel se reconnaît volontiers votre serviteur. (A ceci près qu’il n’écrit pas pour exorciser quiconque, seulement pour « éclairer » qui veut bien le lire.)

Qualifier de « certains » des « événements » tels que « l’effondrement », la fin de la civilisation ou de l’espèce humaine, est un oxymore car ces « événements », ne pouvant être définis avec précision, sont incertains par nature, et le sont d’autant plus qu’ils touchent au grandiose. Quant à leur donner une date, ce que fait volontiers Yves Cochet, c’est pour le moins risqué, car même les événements les mieux définis, (comme le déclenchement d’une guerre ou l’utilisation d’une bombe atomique), sont incertains dans leur réalisation. OFDLM se garde bien de tomber dans ce piège, et ne manque pas une occasion de rappeler que le doute doit primer. Par exemple, dans « L’insoutenable légèreté du Web », nous avions vivement critiqué l’hystérie qui s’était emparé des commentateurs quand Trump avait dénoncé l’accord nucléaire avec l’Ian :

« Le revirement de Trump sur l’accord avec l’Iran était certes une surprise, qui promet évidemment un regain de « tensions », mais faut-il y réagir bêtement, tête baissée dans « la guerre », comme si l’on avait découvert au saut du lit le jeu géopolitique, et comme s’il ne pouvait y avoir d’autres issues ? »

Et nous avions conclu que : « rien n’est moins sûr que le jeu des « menaces » mais tout le monde en parle comme s’il n’y avait rien de plus sûr ». Cela vaut pour la géopolitique, mais aussi pour toutes les menaces qui pèsent sur les frêles épaules de « l’Humanité ».

En ce qui concerne « l’effondrement », notre position est que l’on ne peut rien faire qui puisse l’empêcher, donc qu’il est inéluctable, mais cela ne signifie pas qu’il est « certain ». Il reste au contraire totalement incertain car l’on ne peut rien en dire de précis : l’on assiste seulement à des déclins et des crises dans beaucoup de domaines et partout sur la planète. Et nous avons une bonne raison d’affirmer que l’on ne peut rien faire pour l’empêcher : c’est que toute action en ce sens ne conduit en fait qu’à retarder son échéance.

Jean-Pierre Dupuis affirme qu’il faut changer le système, mais l’interviewer ne lui demande pas comment, c’est bien dommage. Selon votre serviteur, « le système » peut se modifier de lui-même pour s’adapter, (la crise actuelle montre qu’il est même capable de « stopper les machines »), mais l’on ne peut pas le changer dans un sens politiquement défini, c’est-à-dire le pousser dans une direction qui irait à l’encontre de ses intérêts « croissantistes ».1 Et quand bien même le pourrait-on, le résultat ne serait pas durable car, d’une part, il est intrinsèquement expansionniste et le restera d’une manière ou d’une autre, donc il finira par se heurter à des limites insurmontables, d’autre part il est instable. Aucun changement ne pouvant le stabiliser, (ce que Meadows a montré), seul son effondrement pourrait déboucher sur un équilibre stable entre les humains et la nature. Cet avenir n’est ni une certitude ni une impossibilité, mais l’on peut cependant tenir pour certain qu’il est impossible avec le système tel que nous le connaissons.

Mais Jean-Pierre Dupuis ne nous a pas donné l’impression de prendre en compte l’effondrement industriel pronostiqué par Meadows et confirmé par une autre étude.2 Ici l’argument de Karl Jasper ne s’applique pas car, au contraire d’une guerre susceptible d’être déclenchée, le système industriel existe déjà, son évolution est soumise à la compétition internationale et ne peut pas être stoppée : il suffit donc que le système industriel perdure pour que son effondrement advienne, quoi qu’on en dise. Affirmer le contraire revient à dire que le modèle Meadows est faux, alors que toutes les évolutions tracées en variant les valeurs de ses paramètres, (pour simuler des changements hypothétiques et salutaires au sein du système), conduisent au même résultat : aucune ne fait apparaître une stabilisation sans effondrement.

Il n’y a donc pas de bons ni de mauvais « prophètes de malheur » en ce qui concerne « l’effondrement » : la citation de Karl Jasper ne vaut que pour les événements décidables alors que l’évolution d’un système complexe est incontrôlable. Comme cela ne signifie pas pour autant que l’évolution est déterministe, (et encore moins qu’elle aurait un « axe unique » selon un auteur qui ne mérite pas d’être nommé), il en résulte que « tout est possible », mais au sens restrictif où l’état de « l’Humanité », à un horizon donné et éloigné, est impossible à prédire, ce qui oblige d’envisager a priori une infinité d’états possibles. L’on peut seulement parier que « l’Humanité » ne ressemblera pas à celle d’aujourd’hui : le système industriel aura « disparu » ou ne subsistera que ça et là, la population mondiale aura fortement décru, etc. etc.

Que « l’effondrement » soit à la fois inéluctable et incertain n’est pas contradictoire : cela signifie simplement qu’il est impossible de caractériser son cheminement. Dans la réalité, il y aura autant d’effondrements différents que de sociétés différentes : il est impossible d’envisager une « trajectoire » unique qui vaudrait aussi bien pour le Luxembourg, les monarchies arabes, le Bangladesh, l’Afrique du Sud, etc. Mais il finira pas toucher tous les pays du monde : les plus pauvres seront surtout affectés par les catastrophes climatiques couplées aux dégradations de l’environnement, les plus riches par le déclin de l’industrie et du confort moderne. Et comme tous les pays du monde sont désormais interconnectés et interdépendants, les effondrements locaux feront tache d’huile. Pour l’heure on en est loin, car le système se porte comme un charme : déjà il faiblit si l’on estime son efficience aux taux de pauvreté, mais il continue à l’échelle mondiale de produire toujours plus de CO2, de déforestation, de pollutions diverses et de biens matériels.3

Il ne semble pas non plus que Jean-Pierre Dupuis appréhende comme nous la notion de limite. Dans un billet précédent, nous avons dit qu’un système se comporte comme s’il n’en avait pas tant qu’il ne rencontre pas les siennes, car les limites n’ont d’effets qu’aux limites. C’est pourquoi il est possible de contourner ou repousser certaines limites, mais sans empêcher que d’autres surgissent plus tard : cela s’appelle tomber de Charybde en Scylla et c’est le sort qui attend toute la planète.

 

 

 

Paris, le 29 janvier 2020

Publié le 15 mai 2020


Illustration : « Adopte un mot »

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1On considère que la transition énergétique, bien que décidée politiquement, ne change pas le système : elle relève seulement de son adaptation à la fin du pétrole qui surviendra dans le courant du siècle.

2Cf. billet : « Critique du rapport Meadows »

3Cf. billet « L’effondrement a-t-il commencé ? » Si l’on considère l’état de l’environnement, « l’effondrement » a commencé depuis des lustres, si l’on considère l’activité du système, il n’a pas encore commencé. Selon une étude finlandaise, « l’économie mondiale est proche de l’effondrement ». Pourquoi pas ? Elle s’est effondrée en 2008, et on est toujours là.

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