Statistiques, biopouvoir et déferlement

Un lecteur a posté le 17 mai l’image ci-dessus, et ce post nous a paru d’emblée très intéressant parce qu’il est exemplaire à tous points de vue. Que l’on puisse tout réduire à d’aussi pauvres statistiques ne choque malheureusement personne à notre époque qui juge tout à l’aune du « nombre de morts », (surtout quand on est dans l’opposition et que l’on veut attaquer le gouvernement au bazooka) : les statistiques sont le thermomètre du système par lequel il n’en finit pas de s’auto-justifier devant les masses demandeuses de sécurité. Dans la réalité, tout un chacun souhaite évidemment que le maximum soit fait pour sauver un maximum de victimes potentielles, et c’est bien normal puisqu’il est immoral de « laisser crever » des gens. Mais ce principe humaniste, (qui a fait le succès de l’espèce humaine depuis des milliers d’années), s’est érigé en système matérialiste, et cela le dénature complètement, car il s’est détaché de la morale pour se plier à l’hégémonie de la technique et de l’information. Ces dernières permettant de faire « toujours plus » dans tous les domaines, (y compris le contrôle polymorphe des foules), plus personne n’admet que l’on ne fasse pas « tout pour sauver des vies », (aussi bien à titre préventif que curatif), puisqu’il suffit d’actionner des moyens techniques (toujours plus perfectionnés). Ce qu’il y a de grand, de beau et de noble dans le principe moral a mué en principe de coercition collective, et s’exerce désormais d’une façon mécanique : c’est le fameux « biopouvoir » théorisé par Michel Foucault et fondé sur les statistiques :

« L’élément commun au corps et à la population, c’est la norme. La norme statistique. C’est elle qui fait en sorte que ce biopouvoir s’exerce, de manière rationnelle, à la fois sur un ensemble statistique (une collectivité) et sur un individu/un particulier. »

Selon cette logique, le moindre mort « qui aurait pu être évité » est un mort de trop, c’est pourquoi l’on n’a pas hésité à transférer des malades par TGV et hélicoptères. C’est pourquoi aussi l’argument du nombre ne peut pas justifier le non-confinement, cette remise en question n’est acceptable que sur le plan philosophique. En pratique, dès lors que l’on disposait des données sur la progression de la pandémie, et d’un moyen technique pour enrayer celle-ci, la marche à suivre en découlait nécessairement au nom du principe moral que nous venons d’évoquer.

Il est clair que tantôt le système « fait tout pour sauver des vies », il en fait même beaucoup trop et s’enfonce de plus en plus dans le totalitarisme, et tantôt montre à l’évidence qu’il n’a que faire de la vie des gens. Ce « deux poids deux mesures » vient de sa perception des menaces, de la publicité faite (ou non) autour du « nombre de morts » et de la qualité de ceux-ci. Les agriculteurs peuvent continuer de se suicider en grands nombres, ou mourir de cancers à cause des pesticides, ce n’est pas une « menace » tant qu’ils ne sont pas assez nombreux pour faire scandale, et restent étalés dans le temps et l’espace. Comme ils ne sont qu’une petite minorité, aucun médecin ni spécialiste de la santé publique ne juge utile de lancer une « campagne » comme pour le tabac. Le système ne s’intéresse qu’aux grands nombres, et ne craint que les mouvements de masse : sa seule hantise sont les « tsunamis », notamment une bonne grosse épidémie qui toucherait toute la population, donc y compris les cadres, les experts, et toute la clique qui nous gouverne. C’est exactement le genre de choses qu’il ne peut pas se permettre, et si presque tous les gouvernements ont choisi le confinement, c’est probablement parce que la Chine a donné l’exemple. Se voulant le fer de lance de la prospérité mondiale, ayant plus que jamais une image à défendre pour assurer son expansion internationale, le PCC ne pouvait pas se permettre de rester les bras croisés face au covid : il lui fallait au contraire employer les grands moyens pour prouver son efficacité, et si possible sa supériorité sur le libéralisme occidental. De toute façon, eu égard aux moyens que « le système » déploie pour le bien-être de ses administrés, il lui était impossible de prendre le risque de ne rien faire contre un virus inédit au pouvoir de nuisance inconnu.

Pour les décideurs, l’important n’est pas le « nombre de morts » possibles à cause d’une pandémie non maîtrisée, mais le risque que l’opinion publique le juge par trop intolérable. Comme le rappelle le post, plus de 14 millions de personnes sont décédées au premier trimestre, c’est la dose habituelle pourrait-on dire. Donc, que l’on meure d’une nouvelle maladie à hauteur de quelques pourcents est tout à fait tolérable, mais à condition que le « nombre de morts » ne fasse pas scandale. Pour cela, il faut que ces morts restent « silencieux », il ne faut pas qu’ils arrivent tous en même temps et qu’on les voie déferler. Il en aurait résulté une ambiance de chaos car, au-delà des hôpitaux, les services logistiques auraient été gravement perturbés, et non seulement par les morts mais aussi par tous les malades contraints de rester chez eux.

La peur s’exprime presque toujours par un « déferlement » qui risque de « nous submerger » : c’est manifeste dans les thèses anti-immigration et anti-islamique de l’extrême-droite. Quand un « déferlement » survient, il n’y a plus d’endroits où s’abriter, il faut fuir, (comme les Parisiens l’on fait à l’annonce du confinement), et partout où l’on se réfugie « le monstre » est encore capable de vous rattraper. Bref, c’est horrible, c’est insupportable, c’est la fin du monde. Objectivement, c’est la rapidité du phénomène qui a provoqué la peur et le confinement, non le « nombre de morts » ni la probabilité de tomber malade. C’est pourquoi ce post comporte une part de vérité, mais présentée de façon absolument mensongère. Enfin, pour celles et ceux qui veulent savoir d’où viennent ses données, il y a cet excellent article de 20 minutes.

 

 

Paris, le 21 mais 2020


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