Un pro-Raoult face au Lancet

Nous n’allons pas « taper » sur les pro-Raoult qui sont dans le camp anti-système, cependant, au vu de leur entêtement, nous ne pouvons que les appeler à plus de « prudence ». C’est bien beau d’être « anti-système », et militant radical plein de fougue, encore faut-il que la critique soit pertinente, sinon on se couvre de ridicule. En ce qui concerne Raoult, ils sont manifestement « victimes » du « buzz », c’est-à-dire d’un phénomène de croyance collective qui les empêche de reconnaître que leur héro n’en est pas un. Nous aussi, au départ, avions été enthousiasmé par le premier post sur FB à son sujet, un post très long qui relatait ses déboires avec l’ex-ministre de la santé, Agnès Buzin, et son mari Yves Lévy, ex-directeur de l’INSERM. Les magouilles politiques paraissaient alors évidentes, puis, quand nous sommes tombé sur cet article du Yéti, nous l’avions aussitôt posté avec ce commentaire élogieux :

« A lire absolument, c’est fun ! J’adore les « têtes brûlées » de sa trempe ! C’est autre chose que les enfoirés de politiconnards ! »

Ses propos disaient clairement qu’il est un « homme du terrain » qui connaît son affaire, qu’il ne faut pas lui en conter, et que ses problèmes viennent du fait que « dans ce pays (…) les gens qui parlent sont d’une ignorance crasse », une opinion avec laquelle il est facile d’être d’accord.

Seulement voilà. Moins d’une semaine plus tard, il est apparu que l’étude chinoise, sur laquelle Raoult s’était fondé, ne comportait aucune donnée. Il ne s’agissait que d’une lettre adressée à une revue, écrite par des pharmacologues pour relater leurs essais in vitro. Dès lors il était clair que Raoult n’avait rien dans son jeu, car on ne peut pas prendre des pharmacologues pour des virologues, ni des essais in vitro pour des essais in vivo. Nous avions alors posté cette nouvelle avec ce commentaire :

« Voilà qui change tout ! Il apparaît maintenant que Didier Raoult n’a eu entre les mains aucune étude sérieuse des Chinois avant de proclamer que la chloroquine était efficace. (…) Décevante la « tête brûlée ». Pour une fois que j’avais une opinion positive… Ça m’apprendra ! Désormais, je vais doubler ma dose quotidienne de pessimisme, on n’est jamais trop prudent. »

La « tête brûlée » n’était donc qu’un vantard, voilà, c’est très décevant, surtout de la part d’un virologue de réputation planétaire. Il était clair qu’il fallait changer son fusil d’épaule dès l’annonce de cette nouvelle, au lieu de rejeter les unes après les autres toutes celles qui ont suivi. Plus l’on s’entête dans une croyance, plus il est difficile d’en sortir. C’est ce phénomène que les pro-Raoult ne veulent pas voir, parce qu’ils rejettent tout ce qui vient du système, y compris « la science » et ses méthodes que le personnage lui-même récuse. Quand on lui demande : « Qu’attendez-vous des essais menés à plus grande échelle autour de la chloroquine ? », il répond : « Rien du tout. » Imagine-t-on un curé dire qu’il n’attend « rien du tout » de l’Église, de ses rites et sacrements ? Ce ne serait plus un curé. Il en va de même de Raoult : ce n’est plus un scientifique, probablement parce que sa réputation lui est monté à la tête, comme Montagnier et quelques autres atteints par la « maladie du Nobel ».

De leur côté, les anti-Raoult disent que son comportement n’est pas scientifique et ils ont raison. Ce n’est pas scientifique de nier l’intérêt (potentiel) des études à grande échelle, car il n’y a pas d’autres méthodes pour prouver quelque chose dans le domaine médical. Sur ce plan, Raoult a tout faux et archi-faux. Mais il est « sauvé » dans le cas du coronavirus, car il est avéré que la maladie reste bénigne chez une grosse majorité de contaminés. Donc, quand un malade se pointe dès les premiers symptômes, au fameux stade précoce, vous pouvez lui administrer à peu près tout et n’importe quoi, il y a de grandes chances pour que le traitement se révèle « efficace ». Ce que Raoult est évidemment incapable de prouver, c’est l’efficacité de la chloroquine à empêcher la maladie de franchir un certain seuil de gravité, seuil à partir duquel elle peut, selon les prédispositions individuelles, empirer jusqu’à devenir fatale. Raoult n’a pu que faire baisser la « charge virale », c’est fort possible mais absolument insuffisant, car il faut descendre au niveau zéro. Les virus ayant une fâcheuse tendance à se répliquer à la vitesse grand V, un seul individu suffit à en produire d’autres par millions. C’est ainsi que certains malades, qui se croyaient guéris, ont développé de nouveaux symptômes deux mois plus tard. La maladie n’en finit pas de se révéler toujours plus complexe, et d’affecter tous les organes en y produisant les effets les plus inattendus. N’est-ce pas drôlatique à souhait quand on pense que notre expert mondial claironnait : « Coronavirus : fin de partie ! », « la pneumonie la plus facile à traiter » ?

Pour nous, il est clair que ce monsieur s’est ridiculisé, et qu’il a perdu toute crédibilité. Un expert qui tient à sa réputation ne peut pas se permettre de « parler trop vite ». Il peut le faire une fois, car l’erreur est humaine, mais Raoult a multiplié les fanfaronnades anti-science, notamment celle-ci :

« C’est contre-intuitif, mais plus l’échantillon d’un test clinique est faible, plus ses résultats sont significatifs. Les différences dans un échantillon de vingt personnes peuvent être plus significatives que dans un échantillon de 10.000 personnes.Si on a besoin d’un tel échantillonnage, il y a des risques qu’on se trompe. Avec 10.000 personnes, quand les différences sont faibles, parfois, elles n’existent pas. »

Ce n’est pas totalement faux, car chaque cas est « significatif ». Mais les petits nombres ne disent rien du cas moyen, celui qui est intéressant quand il s’agit, non pas de faire de la recherche fondamentale, mais de trouver une solution qui vaille pour des populations se comptant en centaines de millions. C’est pourquoi Raoult est peut-être un excellent virologue, mais alors, sur le plan de la santé publique où seuls jouent les grands nombres, c’est un gros nase qui n’y connaît strictement rien et ferait mieux de la boucler. (Il a déjà annoncé que la présente pandémie pourrait s’arrêter rapidement, ce qui n’est pas faux car c’est possible, à ceci près qu’il est impossible de le savoir à l’avance : sa prédiction est donc fausse.) Pour quelqu’un qui se vante aussi d’enseigner l’épistémologie, c’est-à-dire la philosophie des sciences, (qui discutent donc de ses méthodes), ignorer la logique des grands nombres est tout simplement monstrueux. Son point de vue ne sera audible au mieux que dans cinquante ans, si l’on fait d’ici là d’énormes progrès en médecine « customisée ». Pour l’heure, on en est loin, et ce n’est pas dans l’urgence et sur Twitter qu’il convient de contester la méthode fondamentale fondée sur les fameuses « lois des grands nombres ».

L’étude du Lancet

Mais venons-en à la dernière étude en date, celle du Lancet, qui est en train de faire couler beaucoup d’adrénaline chez les partisans du cher professeur, et que Le Yéti a évidemment descendu en flamme. (On aime bien Le Yéti, il écrit dans un style délié et enflammé, mais bon, sur ce coup il est dans le mauvais camp.) Cette étude conclut à une surmortalité chez les patients traités à la chloroquine, de sorte que les partisans sont évidemment scandalisés. L’un d’eux nous écrit, – avec une patience qui est tout à son honneur, nous le disons sans ironie -, que la cause de cette surmortalité tient à un biais de sélection. Citons-le :

« (…) cette étude établi un lien entre surmortalité et administration de chloroquine. Ce lien existe car il y a plus de morts dans le groupe qui a reçu de la chloroquine. Mais il y a de fortes chances pour que cette surmortalité soit due au fait que la chloroquine ait été administrée à des patients plus mal en point (…) »

Non, avec un groupe de contrôle de 81000 dossiers, et les autres qui en totalisent 15000, il n’y a aucune raison de supposer que les malades d’un groupe auraient été en moyenne dans un état plus grave que dans le groupe de contrôle. L’étude précise que :

« Les patients pour lesquels un des traitements d’intérêt a été initié plus de 48 heures après le diagnostic ou alors qu’ils étaient sous ventilation mécanique, ainsi que les patients qui ont reçu du remdesivir, ont été exclus. »

Ils ont donc éliminé les cas où les médecins auraient attendu trop longtemps avant de prescrire la chloroquine. Celle-ci a donc été, dans tous les cas, administrée le plus vite possible après le diagnostic, soit 48 heures, et donc indépendamment de l’état initial. Mais ce mode de recrutement a posteriori n’étant pas « randomisé », notre aimable contradicteur en arrive à conclure comme suit :

« Comme il a été dit et redit, seule une vraie étude randomisée, avec des patients dans des états comparables, avec un protocole de soin contrôlé, pourrait valider ou invalider le traitement proposé par Raoult. »

Vraiment ? Alors que Raoult et ses fans proclamaient que l’urgence et l’éthique exigeaient qu’on laissât tomber la lourdeur sclérosante des protocoles tatillons qui ne servent à rien, (sinon à remplir les poches de Bigpharma), notre lecteur ne serait-il pas en train de demander une vraie étude scientifique, par hasard ? Ils vont finir par comprendre que seule la science peut contredire la science. Ils ont cependant raison de la critiquer car, en d’autres domaines, notamment l’agrochimie, c’est en se parant de ses vertus que les industriels sèment le doute. Mais ce n’est pas parce que trop d’« études » sont trafiquées, (bien sûr pour protéger des intérêts financiers), que Raoult serait un saint et sa chloroquine un remède miracle.

 

 

Paris, le 24 mai 2020


 

Plus de publications sur Facebook : On fonce dans le mur

2 commentaires sur “Un pro-Raoult face au Lancet

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  1. L’institut de Raoult a été subventionné à hauteur de 750 millions.
    Ses études précédentes ont été trafiquées (à coup de copié collé d’images).
    Ses 3 études sur la chloroquine ne prouvent rien (à cause de biais de sélection et pas de groupe contrôle).
    S’il se déclare 1er virologue du monde c’est parce qu’il signe les publications de ses collègues et qu’il mesure sa notoriété au nombre d’articles publiés (le tout décompté sur un site créé par son équipe).
    Raoult a fait des annonces tonitruantes pour attirer l’attention : gripette, traitement miracle, épidémie finie en printemps, moins de morts que la trotinnette, pas de 2ème vague, etc…

    Raoult est un escroc. Je ne vois pas d’autre terme pour le qualifier.

    Pire, il fait passer la France pour un pays du tiers monde au niveau scientifique à cause du retentissement de ses déclarations à l’emporte pièce, et parce que ses études sont juste ridicules.

    Quand a ses prétentions de virologue, vu le niveau de connaissance ou plutôt d’ignorance de notre système immunitaire …

    Je ne dis absolument pas ça pour cacher les graves problèmes de la science médicale : p-hacking, négligence de l’effet de taille, crise de la reproductibilité, publish or perish. C’est une véritable catastrophe car il y a trop d’argent en jeux. C’est la ou je donne raison à Raoult. L’essai Discovery a été un vrai fiasco à cause des lourdeurs administratives, qui gangrènent la recherche de manière générale. En ces temps de pandémie on peut comprendre qu’on passe au dessus de certaines obligations bureaucratique, MAIS, ça ne veut pas dire de foutre en l’air les tests randomisés en double aveugle et le peer reviewing, on n’a que ça pour ne pas prescrire absolument n’importe quoi sous prétexte que ça donne tel ou tel résultat en vitro ou avec un autre virus plus ou moins similaire; La complexité du vivant, ça se respecte ! Il y a eu de nombreux cas ou l’intuition médicale s’est révélée fausse et même nocive.

    Aimé par 1 personne

    1. Que puis-je vous répondre sinon que je suis d’accord absolument sur tout ce que vous dites ? Il manque juste que la recherche médicale est effectivement « vérolée » par les labos, mais ceux-ci ne font que profiter d’une politique conçue pour les avantager au détriment de la recherche publique. Et comme vous le concluez à la fin, tous les défauts qu’on peut reconnaître à la science ne justifient pas de jeter aux orties les quelques principes fondamentaux qui la fondent.

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