[ripopée] Une humanité responsable ?

Actu du 18 avril 2019 : Extinction Rebellion fait des siennes à Londres. Voici ses revendications exigences selon Sciences & Avenir :

« Ils portent trois revendications: que le gouvernement « dise la vérité » sur l’état d’urgence climatique, l’élaboration d’un plan d’actions pour réduire à zéro les émissions nettes de gaz à effet de serre d’ici 2025 et la création d' »assemblées citoyennes » qui, aidées d’avis scientifiques, se prononceraient sur des questions climatiques. »

Malgré un défaut de réalisme qui crève les yeux, nombre de personnalités les cautionnent, en particulier Noam Chomsky, Naomi Klein et Vandana Shiva. Comprenne qui pourra.

Que peut bien signifier l’expression « dire la vérité » dans un monde où tout et n’importe quoi peut être dit pour peu qu’une raison l’exige ? Un communiqué officiel y suffirait-il ? La vérité peut-elle s’écrire comme on remplit un chèque ? Peut-on en faire la publicité sans tomber dans la langue de bois ?

Les militants d’Extinction Rebellion ne sont pas les hérauts de la crise climatique mais ses forçats hallucinés. Ils ne voient même pas de contradiction entre leurs ambitions chiffrées avec les pieds, et l’exigence de vérité qu’ils veulent imposer aux autres.

Puisqu’ils rejettent sur les politiques la responsabilité de faire stopper les émissions tueuses, leur exemple semble vérifier les théories de Vincent Mignerot : « Le rejet de sa responsabilité comme moteur de l’action humaine passée ». Reste à savoir si le moteur fonctionnera comme prévu ou fera entendre quelques ratés.

Mignerot

Le « moteur de l’action humaine », (passée, présente et avenir), on le connaît depuis Mathusalem : les besoins et les désirs. Heureusement que Vincent Mignerot est là pour nous apprendre qu’on se trompe depuis des millénaires.

Sans doute parce qu’« il n’y a pas de force intrinsèque des idées vraies », dixit Bourdieu, on peut en venir à leur transférer celle de son corps, à l’instar de ces écolos de l’extrême qui « se collent avec de la glu aux bâtiments ». Malheureusement, ce procédé n’est que l’inversion du transfert magique où les effets se propagent du logos au physique. Les idées ne peuvent rien y gagner car elles n’acquièrent de force que sous le poids du nombre, et personne de nos jours ne croit en l’efficacité de la magie.

La branche française affiche les mêmes exigences que sa sœur aînée (en avril 2019) :

  • « La reconnaissance de la gravité et de l’urgence des crises écologiques actuelles et une communication honnête sur le sujet. »
  • « La réduction immédiate des émissions de gaz à effet de serre pour atteindre la neutralité carbone en 2025, grâce à une réduction de la consommation et une descente énergétique planifiée. »
  • « L’arrêt immédiat de la destruction des écosystèmes océaniques et terrestres, à l’origine d’une extinction massive du monde vivant. »
  • « La création d’une assemblée citoyenne chargée de décider des mesures à mettre en place pour atteindre ces objectifs et garante d’une transition juste et équitable. »

Ce courant écolo se revendique bien sûr antispéciste : « Nous nous battons pour que nos sociétés reconnaissent avec humilité leur place au sein de la biosphère (…) » Mais cette « humilité » n’est pour l’heure qu’un vœu pieux : leurs discours sortent de la bonne vieille marmite de la « toute puissance » humaine, véritable ressource (intellectuelle) réaffectée à de nouveaux objectifs et de nouvelles priorités.

Ils communiquent exactement comme les zélotes du système : dans le même climat bisounours et trompeur pour ne pas effaroucher le chaland, dans le même « format conquérant » des entreprises : challenges, projets, chartes, principes, actions. Le tout assorti d’explications sommaires pour dire « comment ça marche » : leurs recettes de cuisine pour conquérir la planète once more again.

La planète se laisse docilement conquérir depuis la nuit des temps. La première fois advint quand Homo sapiens quitta son « berceau africain ». Depuis lors, des « vagues de mondialisation » n’ont eu de cesse de déferler, les plus notoires étant : l’agriculture, l’écriture, les religions bibliques, les « invasions barbares », la colonisation européenne, le capitalisme, et maintenant l’écologie talonnée par l’intelligence artificielle et la reconnaissance faciale.

Le retour de l’humanité civilisée à un mode de vie pré-énergies-fossiles constitue un changement aussi fondamental pour elle que la transition terre-océan pour l’ancêtre des baleines. Comparaison n’est pas raison dit-on toujours, mais il faut bien admettre que l’avenir à court terme remet en cause le fondement principal de l’évolution humaine récente. Il faut admettre aussi que l’on a un besoin quotidien de machines et de réseaux dont dépendent des milliards d’individus. Il faut admettre enfin que l’évolution mondiale ne se pilote pas avec des joysticks. Quand on a bien compris tout cela, les « y’a qu’à faut qu’on » dont s’abreuvent ces fanatiques sont indécents, parce que ces inconditionnels de la vérité « néantisent » les pleurs et grincements de dents qui monteront de partout, tandis que les vrais profiteurs continueront de profiter.

L’évolution de la baleine est là pour nous rappeler que les espèces évoluent de leur fait mais pas selon leur choix. De leur fait parce qu’elles explorent leur possible au quotidien et le change imperceptiblement de fil en aiguille, mais pas selon leur choix parce que la résultante ne peut pas avoir été choisie dans un passé lointain. Sinon il faudrait expliquer quels individus auraient pu l’imaginer, comment ils auraient entraîné leurs congénères dans ce choix, et par quel miracle ils auraient surmonté tous les obstacles rencontrés en chemin. Les espèces sont incapables de choisir leur état à long terme, donc non responsables de leur évolution.

Quand Descartes parle de « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature », il ne choisit pas un avenir pour l’humanité, il désigne seulement une possibilité dont il n’imagine pas la réalisation. Située dans l’introduction de sa Méthode, la célèbre assertion fut d’abord et surtout un « argument de vente » : une manière de signaler aux lecteurs que ses spéculations philosophiques pourraient être utiles.

Dans quelle mesure l’espèce humaine est-elle responsable, puisqu’elle est sujette à évolution mais dispose de moyens pour se projeter dans l’avenir ? La réponse étant la pierre d’angle qui oppose les adversaires, il semble qu’on ait là the big question. Et bien non, c’est tout le contraire, elle n’a pas la moindre importance, et voici pourquoi :

  • On peut toujours poser que l’espèce humaine, ne pouvant échapper aux lois de la nature, n’y a jamais échappé et n’y échappera jamais. Donc ses choix ne font que refléter une évolution naturelle « légitime » eu égards aux lois de la nature, donc elle est irresponsable.
  • Il est impossible d’y répondre parce qu’il est impossible d’estimer le poids des phénomènes évolutifs par rapport aux « choix » que l’humanité peut faire.
  • L’avenir à long terme est toujours imprévisible, donc l’humanité toujours irresponsable à long terme.
  • La réponse est inutile sur tous les plans, même pour motiver l’action, car la responsabilité humaine peut se poser de mille autres façons plus pertinentes.
  • Croire que cette question est importante destine la réponse à jouer un rôle important. Mais comme celle-ci ne pourra jamais faire consensus, elle aura un grand effet : diviser. Il serait donc plus sage de tenir cette question pour négligeable.
  • Puisqu’on est incapable d’y répondre, la « responsabilité de l’humanité » ne représente rien sur le plan philosophique, ce n’est qu’une chimère conceptuelle.
  • La notion de responsabilité ne vaut que pour des personnes physiques ou morales, mais l’humanité n’en est pas une. La question est donc absurde.

Pour être responsable, il faut avoir des devoirs, mais les sociétés ne s’en reconnaissent qu’à l’égard de leurs citoyens : c’est ce qu’on appelle « le développement », un droit inaliénable depuis la décolonisation. On est aux antipodes du devoir qui conviendrait.

 

 

 

Publié le 26 mai 2020


 

Illustration : « Le guide trotteur : tourisme responsable »

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2 commentaires sur “[ripopée] Une humanité responsable ?

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