Le nouveau Martin Luther (de pacotille)

Didier Raoult présente ceci d’amusant qu’on peut le comparer à Martin Luther, ce moine « anti-système » sorti de l’ombre au matin du 31 octobre 1517. Il n’en finit pas de contester les méthodes de « la science », de façon analogue à Martin Luther contestant les pratiques de l’Église. L’un et l’autre attaquent les dogmes de leur époque en leur opposant l’argent corrupteur, non en cherchant à les critiquer, les réfuter ou les corriger par l’analyse. Raoult et Luther mettent doctrines et pratiques dans le même sac, les piétinent d’un même mépris, et leur opposent pratiques et convictions personnelles comme nouveau critère de vérité. Enfin, comme Luther avait profité de l’imprimerie, Raoult mise sur les « preprints » librement diffusés sur Internet.

Dans un billet récent, Le Yéti a présenté de façon plus qu’élogieuse l’interview de son héro qui nous a inspiré cette introduction. Il écrit :

« Rien de plus jouissif que de voir Raoult mettre a nu l’incroyable perversion du milieu sanitaire dans le bloc occidental, la veulerie complice du monde politique… et la bêtise insondable des esprits faibles qui reprennent les éléments de langage des premiers en ayant l’impression de s’y opposer (ah, leurs ratiocinations interminables sur ce qui est “scientifique” et ce qui ne l’est pas 😀 ). »

En qualifiant de « ratiocinations » ce qui relève d’une question fondamentale, et après avoir « joui » de la « mise à nu » de la « perversion » des sciences de la santé, (mais « dans le bloc occidental » seulement, en Chine ces choses-là n’arrivent jamais !), il exprime fort bien dans quel mépris il tient « la science », un mépris sur lequel l’éminent professeur joue sans vergogne à chaque interview. Il va sans dire qu’une telle présentation ne pouvait nous convenir, mais nous avons surmonté notre répulsion pour écouter la vidéo dans l’espoir (sincère) d’y trouver, non pas de nouveaux arguments pour éreinter le personnage, mais au contraire des raisons de basculer dans son camp. En effet, à force de lire des publications en sa faveur, une question en était venue à nous turlupiner : et si Raoult avait raison ? Cette hypothèse ne pouvait être exclue, car ce ne serait pas la première fois que l’« establishment » scientifique aurait tort contre un seul : c’est exactement ce qui était arrivé au découvreur de la dérive des continents, un illustre savant mort sans savoir que l’avenir lui donnerait raison.

Découvrir que la chloroquine est efficace contre le covid-19 n’a rien d’aussi fondamental (😀), mais bon, écoutons-le quand même sur Youtube et seul contre tous :

  • 2′ : « les grands journaux scientifiques sont devenus des machines financières colossales » : vrai. Mais ça ne date pas d’hier, les chercheurs s’en plaignent depuis des lustres, et l’on a vu encore récemment une université américaine mettre fin à tous ses abonnements parce qu’ils coûtent une véritable fortune. Seulement voilà, il fallait s’intéresser à « la science » pour le savoir, alors que les ignares s’imaginent que le « professeur Raoult » est le premier à dénoncer ce scandale (bien réel).
  • 3’50 : « deux études très sérieuses faites par les Chinois » : pour Raoult, quand ça vient de Chine, c’est toujours « sérieux », « ils ont les meilleurs virologues du monde ». Les enjeux étant planétaires et l’Occident en conflit avec l’Orient, il ne faut pas s’étonner que ses louanges déplaisent « en haut lieu ». Nous admettons volontiers que certaines études, qui semblent malhonnêtes pour discréditer la chloroquine, pourraient avoir des raisons géopolitiques, mais il faudrait une méta-étude pour le prouver.
  • Il expose ensuite divers cas de manipulations éditoriales qui ont soustrait des résultats en faveur de la chloroquine : rien à objecter, c’est fort possible et inexcusable, nous sommes bien d’accord.
  • 7′ : critique de la dernière étude du Lancet : acceptable, il est fort possible que les données aient été trafiquées. Mais à 8′ il conclue : « je me demande si ce n’est pas entièrement construit informatiquement, c’est une véritable question ». Et l’interviewer, complètement nul, ne relève pas ce que cela implique : toute l’étude serait un faux, avec des données inventées de A à Z. Là encore ce n’est pas impossible, mais l’on ne peut pas lancer une telle accusation sans disposer de preuves solides.
  • 12’30 : question intéressante : « qui parle au nom de la science ? », mais posée dans la perspective étroite de la politique. La réponse conduit aux réseaux de masse qui apportent la contradiction : « Je pense que c’est bien, j’ai horreur des monopoles, [comme Luther pouvait détester celui de l’Église], j’aime les contradictions. (…) On ne progresse qu’en acceptant la contradiction. » Rien à dire, mais ces propos sont d’une grande banalité : tout le monde déteste les monopoles, au premier chef les capitalistes, alors qu’ils contribuent fortement à la cohésion sociale.
  • 19’50 : l’interviewer cite la modélisation de Fergusson qui prévoyait « 500.000 morts en France », mais sans préciser qu’il s’agissait du pire des cas. Réponse : « J’ai pris depuis 12 ans la décision de ne jamais publier un modèle prédictif de ma vie. » C’est tout à son honneur s’il estime que les modèles sont impossibles dans sa spécialité, mais il ajoute : « donc je jette à la poubelle directement ». Et il insiste lourdement : « Je pense que c’est exactement la même chose que l’astrologie, c’est pareil. (…) Faire des prédictions sur quelque chose qui n’existe pas encore, c’est vraiment fou. »

Ce n’était pas la peine de l’écouter davantage : il venait de « jeter à la poubelle », hors de toute critique raisonnable, une méthode scientifique éprouvée. Autant il est permis de critiquer une étude spécifique, voire de la « jeter à la poubelle » si elle est trop éloignée des canons scientifiques, autant il est inadmissible d’en faire autant d’une méthode considérée in abstracto. Les surgissements d’épidémies sont imprévisibles, et l’on ne peut pas prédire l’évolution génétique d’un virus, mais leur propagation ne se fait pas au hasard. Il n’était pas irréaliste de penser que le covid-19 pouvait faire 500.000 morts dans certaines conditions, tout comme l’on peut craindre 5° de réchauffement d’ici la fin du siècle. Mais ni l’interviewer ni l’interviewé ne les ont seulement évoquées, comme s’ils étaient de mèche pour jeter le discrédit sur toutes modélisations, et indirectement sur toute « la science ». 

In concreto, aucune modélisation n’est parfaite et aucune ne prédit l’avenir, mais elles fournissent des probabilités. C’est pourquoi elles sont incontournables pour prendre des décisions publiques devant anticiper l’avenir, et il est incompréhensible de rejeter a priori les modèles1 quand on se prétend soucieux de la santé des autres, et quand on crie au scandale en brandissant en toutes occasions « le nombre de morts qui auraient pu être évités ». C’est grâce à son modèle, le premier du genre, qu’un certain John Snow, médecin de sa gracieuse Majesté, prouva en 1854 que le choléra se propageait par l’eau. En répertoriant sur une carte les sources et les domiciles des victimes, et en dressant le diagramme de Voronoï qui en résultait, il démontra que le foyer épidémique était une unique pompe. Question perfide : le professeur a-t-il seulement une découverte comparable à son actif ? John Snow a fondé l’épidémiologie, Didier Raoult en fait de la compote astrologique…

S’il ne méprisait que « la science-système », (avec ses études « foireuses » qui servent des intérêts mercantiles), nous serions le premier à l’applaudir. Nous constatons malheureusement que son mépris indifférencié porte un nom bien connu quand il vient de quelqu’un du sérail : ça s’appelle « cracher dans la soupe ». Il n’en sortira jamais rien de bon, car ce n’est pas en contestant le rationalisme des méthodes scientifiques que l’on pourrait fonder une nouvelle science, comme Martin Luther fonda une nouvelle religion. Et si vraiment « le système » a ourdi une cabale contre lui, hypothèse qu’on ne saurait exclure, c’est désormais sans scrupule que nous nous joignons à la meute. La question « et si Raoult avait raison ? » est pour nous tranchée, car nous sommes du « parti de la science », comme Flaubert en son temps où elle paraissait encore « prometteuse ».

Mais revenons à la citation du Yéti :

« la veulerie complice du monde politique… et la bêtise insondable des esprits faibles qui reprennent les éléments de langage des premiers en ayant l’impression de s’y opposer »

Comme tout rationaliste qui se respecte, il considère que les gens intelligents devraient arriver aux mêmes conclusions que lui, et donc prendre parti pour le professeur. Il ne lui vient pas à l’esprit que réduire toute modélisation à l’astrologie relève d’une opinion de poivrot, de même que nier le réchauffement climatique. Mais pour qui « jouit » des breuvages du Maître, ce ne sont là que des détails sans importance, des opinions parfaitement admissibles au nom de la liberté de penser.

Selon cette brève, Raoult aurait déclaré :

« Vous pouvez m’accuser de climatoscepticisme comme de tous les scepticismes, et je suis d’accord. Car, sinon, je cesse d’être un scientifique, et je deviens un prêtre. Si vous voulez contester certains points, vous êtes un hérétique. Et si on pouvait vous brûler, on le ferait. »

Le professeur professe n’importe quelle insanité niveau « la Terre est plate », (de son propre aveu, c’est en consultant des « images satellites » qu’il aurait vérifié que les glaces n’ont pas diminué comme on le dit), puis se fait fort de jouer le martyr. Mais comment un « esprit fort » peut-il consentir à cette grossière supercherie ? Faut-il rappeler que la distinction entre opinion et vérité date des présocratiques, et qu’elle vient du principe selon lequel « une chose ne peut être ce qu’elle est et en même temps son contraire ». De deux personnes qui soutiennent des opinions contraires, l’une est donc dans le vrai, l’autre dans l’erreur ou le mensonge. D’où l’existence de la « vérité scientifique » qui ressort après que toutes les opinions contraires ont été réfutées.

Malheureusement, la majorité des gens n’ont aucune idée des quelques concepts fondamentaux (et simples) qui fondent « la science ». Ils n’ont jamais lu l’histoire d’une grande découverte, par exemple celle des atomes, qui les aiderait à comprendre comment elle évolue, comment des vérités indéboulonnables finissent par émerger. Et il est loin le temps où la société française s’extirpait difficilement de l’emprise religieuse, quand les « laïcards » devaient ferrailler contre les « papistes ». Combats oubliés. Aujourd’hui, « la science » n’est plus une valeur, elle n’est plus qu’une source de rêves pour ses fans, et un motif de cauchemar pour ses détracteurs. Il s’agit pour nous d’un triste constat, doublé de la déception de voir que les militants ne sont plus fichus de faire la différence entre opinion et vérité.

Si « le système » était une personne on le verrait se frotter les mains. Lui ne crache pas sur « la science », il a bâti son monde dessus, et voit plutôt d’un bon œil qu’on n’en fasse pas un enjeu. Cela ne servirait à rien de toute façon, mais l’on voit le principe : chercher à s’approprier « la science », au lieu de l’abandonner au système sous prétexte qu’elle est pourrie, pourrait être un nouvel angle d’attaque et un levier d’action. Mais bon, pour cela, la jeter à la poubelle n’est pas le meilleur commencement qu’on puisse imaginer.

 

 

Paris, le 29 mai 2020


 

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1La logique interne des modèles prédictifs est facilement vérifiable en confrontant leurs résultats à des cas passés bien documentés, ce que les climatologues font très bien en dépit du fait que leurs modèles sont hyper-complexes. S’ils ne permettent pas de prédire l’avenir, c’est simplement parce qu’ils comportent des paramètres dont les valeurs exactes ne peuvent être connues que par l’expérience. Cela oblige à utiliser des valeurs approchées.

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