L’évolution humaine dans l’impasse

L’effondrement est une impasse qui imposera une discontinuité fondamentale, alors que la pensée contemporaine présuppose la continuité du Progrès.

Rapport-Meadows-2010


« En pleine crise du covid-19 » comme disent les journalistes, voici qu’une nouvelle actualisation des données historiques comparées au modèle World3 a été diffusée sur le Net, la comparaison court désormais jusqu’en 2010. L’on constate tout d’abord que la réalité a suivi de près le scénario BAU, celui qui concentre toute l’attention du public. Aucune des six courbes ne colle exactement aux prévisions, mais aucune ne s’en écarte suffisamment pour qu’on puisse conclure à la fausseté du modèle. Il est donc encore une fois vérifié, et c’est bien sûr gravissime. Sachant que nous sommes en 2020, il est réaliste de penser que le pic de la production est atteint, et que son évolution d’ici 2030 va suivre la pente que nous avons ajoutée ci-dessous en points rouges :

Rapport-Meadows-2010 + MOI

Ces points peuvent monter encore un peu et descendre plus tard, éventuellement avec une pente plus faible, mais les différences ne peuvent qu’être minimes. Cela signifie que l’effondrement industriel n’est plus qu’une question de temps. On pourra le considérer comme accompli lorsque la production sera descendue à 0,2 d’ici 2030, ou 2040 dans le meilleur des cas.

Ce sont bien sûr la crise économique, les catastrophes climatiques à répétition et la biodiversité en chute accélérée qui accréditent « le rapport Meadows ». Sans celui-ci, l’on pourrait penser que l’on retrouvera un régime normal comme après 2008, mais les échéances modélisées sont désormais si proches qu’il est impossible de ne pas « faire le lien », à savoir que la crise économique pourrait précipiter la catastrophe annoncée. Ce n’est évidemment pas certain, loin de là, mais il n’est plus possible de penser l’avenir sans inclure cette hypothèse, d’autant plus que tous les observateurs s’accordent à dire que le confinement a plongé le monde dans une dépression digne des années 30.

Personne n’évoque le rapport Meadows ni le risque de guerre nucléaire parce que ce genre d’événements nous confrontent à l’« ignorance structurelle » (à partir de 26’30) évoquée par Pierre-Henri Castel :

« Ce que nous sommes maintenant amenés à considérer, c’est un véritable défaut intellectuel, c’est pourquoi l’histoire de fin du monde est une pompe à utopies qui tourne en rond, (…) nous ne savons absolument pas comment penser les choses. (…) Nous ne savons pas quoi faire. (…) Il y a une ignorance, une ignorance structurelle, ce n’est pas seulement des faits psychologiques ou parce que les gens ne se mobilisent pas, même nos mobilisations sont coûteuses en énergie. »

L’annonce de « l’effondrement » ne peut déboucher que sur une « complainte catastrophique » : il n’est plus possible d’en parler de façon pertinente comme c’était encore le cas un demi-siècle plus tôt, quand l’échéance était assez éloignée pour qu’on puisse espérer « faire quelque chose ». Il est impossible d’en parler parce qu’il est désormais impossible d’y remédier. La catastrophe annoncée touche le système au niveau de ses bases : elle se présente comme la conséquence de ses « choix » d’orientation les plus anciens, des « choix » qui ont été renforcés dans la « dernière ligne droite ».1 L’effondrement industriel ne peut pas être anticipé comme les catastrophes locales et passagères qui se gèrent tant bien que mal à l’échelon national, et se réparent plus ou moins facilement. Quand par exemple la sidérurgie s’effondre en France et en Allemagne, c’est pour mieux se développer en Chine et en Inde : cela suffit à montrer que les catastrophes locales, même les pires comme Tchernobyl et Fukushima, affectent peu « le système » qui poursuit son développement global.

L’effondrement industriel et le réchauffement climatique ne sont en fait ni des risques, (qui se gèrent), ni des catastrophes, (qui se réparent), ni des menaces, (qui s’éliminent), ni des obstacles, (qui se surmontent), ni des défis, (qui se gagnent), mais des impasses, (qui barrent la route). Ils signifient que l’évolution antérieurement « choisie » ne peut pas aller plus loin parce qu’elle se heurte à des limites en forme de falaises. Quelles que soient les formes concrètes qu’ils pourront prendre, leur principe ontologique est celui d’une discontinuité fondamentale qui obligera le monde à s’adapter, à mesure que les limites atteintes produiront leurs effets.2

Les choix qui s’imposeront alors, au jour le jour en fonction des événements, n’auront aucun rapport avec ceux que l’on croit pouvoir (ou devoir) faire aujourd’hui, simplement parce que la réalité de demain ne sera pas du tout celle d’aujourd’hui. Le possible qu’on imagine aujourd’hui suppose la continuité du Progrès : il peut se concevoir mais sa réalisation est impossible même à long terme, parce que « le système », étant en quelque sorte ce fleuve qui transporte cahin-caha tout notre monde, le ballottant d’un rocher l’autre, va bientôt se précipiter sur les limites du relief qui l’a vu naître. Disons qu’il va rencontrer ses chutes du Niagara et qu’on n’y peut rien, car il eût fallu faire d’autres « choix » à des époques depuis longtemps révolues.

***

Devant « l’effondrement », l’on ne peut être que comme une poule devant un couteau, ce qui a fait dire à un décroissantiste : « Meadows : La croissance mondiale va s’arrêter… Et alors ? » Sa question est justifiée mais il l’évacue par le mépris au lieu d’y répondre :

« En fait, comme d’autres, Dennis Meadows a passé quarante ans de sa vie à dire que tout est foutu, à le rabâcher encore et encore signifiant implicitement que tous les autres ne comprenaient rien ou… ne voulaient pas comprendre. Finalement, Meadows a échoué car s’il avait raison sur les idées, il a eu totalement tort sur la forme. Comme le dit Paul Ariès : s’il suffisait d’avoir raison en politique, ça se saurait ! »

Ce n’est pas Meadows qui a échoué, mais l’ensemble des nations dont les politiques s’étaient emparés de son rapport avant de l’enterrer sans rien faire. Il n’était certes pas facile de l’exploiter, mais il faut savoir aussi que personne n’a cherché à recentrer le débat sur son message, et encore moins à lui donner vie.3 Cela dit, la question qu’il s’agit de « comprendre » est précisément ce « et alors ? », car il exprime trivialement l’écueil de l’« ignorance structurelle ». L’effondrement se présente comme l’un de ces trous noirs qui peuplent le cosmos et ne sont visibles que par les effets qu’ils produisent dans leur voisinage. Il est présent dans tous les esprits, et se manifeste dans une foule de discours, (écologiques, réalistes, utopistes, philosophiques ou pragmatiques), mais ne laisse pas voir ce que sa logique singulière a de fatal pour la pensée. Tout le monde pense comme si l’on aura toujours la liberté de faire « le meilleur choix possible », (c’est la raison d’être de la pensée raisonnable), alors qu’il va imposer ses conditions et multiplier les événements imprévisibles.

Maintenant qu’il est trop tard, prendre en compte la logique de l’effondrement conduit à dire que tout discours « constructif » est « à côté de la plaque ». Les événements iront de toute façon beaucoup plus vite que tout changement réalisable au sein du système. Il en résulte que même les discours utiles et réalistes sont d’ores et déjà comme « vides de toute substance » eu égard à l’ampleur et la brutalité des événements futurs, des événements déjà « dans les tuyaux » et dont on ne peut rien savoir. Cela vient du fait qu’il n’est pas possible de penser l’au-delà de la discontinuité factuelle qui nous attend, de même qu’il était impossible à nos aïeux d’imaginer le monde dans lequel nous vivons. Il nous faudrait imaginer quelque chose d’aussi impensable que le « trading haute fréquence » au XIXième siècle. La pensée n’a de sens pour l’avenir qu’à condition que ses hypothèses de travail se maintiennent, mais si des événements d’ampleur colossale les rendent caduques, tout ce que l’on peut bâtir dessus est voué à l’obsolescence, et dans le pire des cas au ridicule.

Les grandes découvertes se distinguent des petites parce qu’elles remettent en cause des préjugés consensuels que l’on pouvait croire inébranlables. L’effondrement sera ainsi une « grande découverte » imposée par la nature, laquelle se révélera être très différente de ce que l’on croyait auparavant. L’on ne pourra plus raisonner comme aujourd’hui, il provoquera une « révolution copernicienne » au contenu imprévisible, un « renversement structurel » dont la pandémie du coronavirus, (que personne n’attendait), est un précurseur. L’humanité va passer d’un état où elle pouvait se croire « maîtresse » des événements, à un autre où elle se découvrira à leur merci. (Le « maître et possesseur de la nature » va découvrir qu’il a tout appris, sauf à connaître et maîtriser sa propre nature, c’est l’ironie de l’Histoire.) C’est pourquoi seule une position critique comme la nôtre n’est pas « à côté de la plaque » mais dans le vif du sujet. Elle est inutile puisque notre monde vit sous le signe de l’action, et inaudible puisque seule une minorité prend ce sujet au sérieux, mais elle est tout à fait pertinente.

 

 

Paris, le 12 juin 2020

1 A propos des choix: « renforcés dans la dernière ligne droite » : par le néolibéralisme bien sûr, voir « Depuis quand le réchauffement climatique est-il connu ? »

2 Cf. billet « C’est normal qu’on ne fasse rien » où l’on explique que les limites n’ont d’effet qu’aux limites. On peut lire aussi : « L’anthropologie contre la collapsologie » qui montre que l’on ne peut pas se préparer.

3 Lire aussi « Petite histoire du rapport Meadows ». Il fit grand bruit avant d’être enterré sous les quolibets des économistes, et Jean-Marc Jancovici a expliqué pourquoi il s’était « perdu dans les sables » : Meadows n’a pas fait école faute de « clients », personne n’étant disposé à financer des études comme on le fit pour le néolibéralisme.

 


 

Illustration : « Explore Niagara Falls: Which side is better? »

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