[ripopée] Producteurs et consommateurs

Note liminaire : la Convention Citoyenne pour le Climat ayant provoqué les réactions outrées de consommateurs que Jean-Marc Jancovici et Arthur Keller ont aussitôt déplorées sur FB, nous tenons à leur opposer notre point de vue selon lequel les consommateurs ne sont responsables de rien. Cependant, notre argumentation ne prend pas en compte le fait que les consommateurs pèsent sur les événements en exprimant leurs opinions, et qu’ainsi ils sont responsables comme tous les citoyens. Nous développerons cet aspect des choses dans un billet ultérieur.


Image d’une beauté attendrissante et fragile :

lionceau

Simon Bouisson et Ludovic Zuili sont deux cinéastes qui ont réalisé pour Arte une série documentaire baptisée Dezoom. Interviewé par Télérama, le premier explique :

« Quand vous arrivez dans une forêt magnifique, et que vous voyez des bulldozers qui défoncent tout, vous éprouvez une rage énorme. Ce fut le cas au Pérou, donc, où la terre est creusée sur 30 m de profondeur pour les besoins de l’activité minière, et où sont déversées des tonnes de mercure. Ensuite, vous voyez ce pour quoi tout cela a été fait : quelques grammes d’or au fond d’une casserole ! »

Rien à dire, l’on comprend très bien la colère de celui qui assiste, impuissant, aux ravages en train de s’accomplir. Mais l’on reste abasourdi quand il ajoute :

« On pense alors aux vrais responsables du désastre, qui sont ceux tout au bout de la chaîne, les ultimes clients qui s’achètent des bijoux ou des lingots. »

Opinion de saltimbanque épidermique qui pense avec son cerveau reptilien. Pourquoi se priver d’accabler les consommateurs alors qu’il est si facile d’exonérer les producteurs, les intermédiaires et les États ? (Qui thésaurisent l’or par milliers de tonnes.)

C’est la production qui pilote le monde, pas la consommation. Celle-ci est forcée par les producteurs aux moyens du financement capitaliste, du progrès technique, de la baisse des prix, de la publicité, du marketing et du lobbyisme, le tout sous l’égide des États, eux-mêmes placés en situation de concurrence mondiale. Le consommateur est au bout de toutes les chaînes de production, pas à leurs débuts, et ce n’est qu’une figure abstraite à qui l’on fait avaler n’importe quoi. S’il est évident que les plus riches en profite à qui mieux mieux, les moins bien lotis ne font pas que consommer : ils SUBISSENT de plein fouet le système de production via la pollution et des conditions de travail qui n’en finissent pas de se dégrader.

Un peu d’humour pour souffler :

D’après cet excellent article du Diplo, « Eh bien, recyclez maintenant ! », la culpabilisation du consommateur date du début des années 50, à l’initiative des industriels des boissons en canettes jetables, avec un énorme enjeu à la clef : empêcher le retour au système des bouteilles consignées. Pour se faire une idée du « comment ça marche », une petite chronologie :

  • 1936 : campagne de pub pour la bière en canette que l’on peut jeter n’importe où : impensable aujourd’hui mais ça ne posait pas de problème à l’époque.
  • 1947 : 15 % des bières sont vendues en canettes.
  • 1950 : Pepsi et Coca adoptent les canettes.
  • 1953 : L’État du Vermont rend obligatoire le système de la consigne. (Les dégâts étaient donc déjà sensibles.) Sentant le vent du boulet, des industriels fondent Keep America Beautiful.
  • 1971 : 50% des sodas et 75% des bières sont vendus en canettes. Keep America Beautiful lance une campagne de pub restée célèbre : « La pollution, ça commence par les gens. Ce sont eux qui peuvent y mettre fin. » (La pollution ne commence pas « par les gens » mais à la sortie des usines.)
  • 2016 : Red Bull vend 6 milliards de canettes dans l’année.

Question : les industriels ont-ils investi des millions de dollars dans Keep America Beautiful pour faire cesser la pollution ou pour favoriser leur commerce ? Ils ont évidemment compris avant tout le monde que la culpabilisation du consommateur était le meilleur moyen de s’exonérer, d’autant plus que les montants investis font croire qu’ils ont conscience des « enjeux environnementaux » et à cœur d’y remédier : tant qu’on ne vient pas fouiner dans leurs affaires.

système

Pour avoir pointé les consommateurs comme étant les « vrais responsables du désastre », ce qui revient à en faire les « vrais » donneurs d’ordres, le cinéaste a clairement disculpé les producteurs : ce sont pourtant eux qui donnent les vrais ordres, eux qui imposent leurs méthodes, eux qui décident des produits, eux encore qui commettent effectivement le « désastre ». Au nom de sa raison morale, il s’aveugle sur l’évidence des faits, comme les producteurs au nom de la raison économique.

On éprouve une « rage énorme » devant tant de stupidité. Si « on » met en vente des vélos électriques capables de rouler à 100 km/h, des légumes « bio » cultivés en serres chauffées, ou des croisières en paquebots géants, (trois exemples disparates pour montrer que cela vaut pour tout), il y aura évidemment des consommateurs pour les acheter : on n’a pas inventé la pub, le marketing et les statistiques pour qu’il en aille autrement, et il n’y a pas besoin d’avoir lu Le Capital pour comprendre cette vérité de bon sens.

Le fait que monsieur Dupont achète de l’or n’explique pas pourquoi il existe un marché où des millions d’individus en vendent et en achètent aussi. En revanche, l’existence de ce marché explique, (de façon probabiliste), que monsieur Dupont achètera de l’or.

Le consommateur est bien évidemment responsable de sa propre consommation, mais uniquement à son échelle qui est infime par rapport à la masse. A cause de ce rapport, les choix d’un individu ne peuvent pas expliquer ceux de la masse : c’est donc la masse qui explique l’individu. La responsabilité devant s’expliquer comme si elle était la cause des faits, celle de l’individu ne peut pas expliquer celle de la masse.

« Les petits ruisseaux font les grandes rivières » dit le proverbe, c’est certain, mais cette explication du grand à partir du petit n’est que quantitative. Le cours de la rivière, lui, est dicté par le relief qu’elle traverse, et seul ce cours explique que les petits ruisseaux de son voisinage vont s’y jeter : au plan de la causalité, c’est bien la masse qui détermine l’individu.

Les producteurs et les financiers, qui ont oublié d’être bêtes, ne s’y trompent pas. Avant de lancer la construction de leurs paquebots géants, (un milliard d’euros pour l’Oasis of the seas), c’est évidemment « le marché » qu’ils étudient, et c’est pour lui qu’ils concoctent des produits cousus main. Rameutés ensuite par la pub et des « offres promotionnelles » alléchantes, les « ultimes clients » sont autant de poissons pris dans la nasse.

Mais voici une nouvelle qui semble nous donner tort : selon cet article du Monde, le consommateur préfère les bouteilles en plastique : n’est-ce pas la « preuve » qu’il est « responsable » (du plastique) ? Citation :

« En pleine mobilisation anti-plastique, l’américain PepsiCo a sondé ses clients pour connaître leur préférence entre contenant plastique ou carton. Alors, les jus de fruit Tropicana, vous les préférez dans un emballage en carton ou dans une bouteille en plastique ? « La brique carton, cela suffit, nous ont-ils répondu. Les consommateurs veulent de la transparence, ils souhaitent voir le produit », affirme Bruno Thévenin, directeur général de PepsiCo France. »

Seul le producteur a connaissance des caractéristiques de sa clientèle, et lui seul peut traduire en réalité concrète des « préférences » que personne ne l’oblige à satisfaire : c’est donc lui le « vrai responsable ». Mais il se trouvera toujours des crétins pour raisonner comme les producteurs, c’est-à-dire pour faire porter le chapeau aux clients.

Cet article du Monde était manifestement un message préventif de PepsiCo anticipant une possible levée de boucliers (sur les réseaux sociaux). Quand on sait que les canettes se vendent par milliards alors qu’elles ne sont pas transparentes, cette « préférence » pour « voir le produit » est un prétexte destiné aux naïfs.

Pour rappeler avec humour que nous vivons dans un monde de production frénétique :

polyvalence

A voir dans le consommateur « le vrai responsable » de tout, il devient moralement impossible de :

Ces exemples pouvant se multiplier à l’infini, l’expression « consommateur moral » devrait être un oxymore. Des milliards d’individus plongés dans « l’anthroposphère » ne peuvent pas vivre sans provoquer la « destruction de l’environnement ». (Vincent Mignerot a raison sur ce point.) Questions à méditer pour s’endormir : leur contribution est-elle individuelle ou collective ? Qui a établi et imposé les structures socio-politiques nécessaires pour produire et vendre toujours plus ?

Le consommateur est-il censé connaître les faits dont on le rend responsable ? La réponse est clairement non, à l’opposé du citoyen qui est censé connaître la loi. Le consommateur est ontologiquement irresponsable. On peut le déplorer et militer pour que cela change mais, pour l’heure, c’est un fait.

paille

 

 

Publié le 27 juin 2020


 

Illustration : Huffington Post

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