Tous témoins de Jéhovah ?

Critique d’un prosélyte naïf et culpabilisant.


Personne n’aime se faire culpabiliser, c’est un sentiment très désagréable qui semble le plus souvent injustifié. S’il est logique de vouloir culpabiliser un vrai criminel en espérant qu’il prenne conscience de la gravité de ses actes, c’est contre-productif dans la vie courante. Et pour votre serviteur, (qui se culpabilise très bien tout seul pour un oui ou un non), c’est un motif de sortir sa matraque, parce qu’il est las des gens qui se donnent le beau rôle. Or donc, Bonpote vient de sortir un billet, « Pourquoi sortir de l’effet bulle et des biais de confirmation », d’où nous sommes sortis quelque peu « irrité ». Le beau rôle à bon compte, aujourd’hui, c’est de « proposer des solutions » pour pouvoir répliquer à l’adversaire la question qui tue : « Et vous, qu’avez-vous à proposer ? » Nous ne sommes pas dans « Journal d’un curé de campagne », il y a longtemps que se présenter les mains vides ne fait plus ni recette ni miracle et vous disqualifie.

Pour Bonpote, il serait donc « urgent de sortir de l’effet bulle », lequel s’inscrit dans les « effets pervers d’Internet et des réseaux sociaux ». Il vise les comportements individuels, comme l’annonce son inter-titre : « Entre paresse, peur et malhonnêteté », et fait de même avec d’autres billets mis en lien, par exemple le « branleur parisien ». (Pour la petite histoire, sachez que votre serviteur est très « branleur » et très « parisien » ! 🤣) Nous ne pouvions donc que culpabiliser, forcément, surtout quand il assène :

« Avant toute chose, sortir de l’effet bulle favorisera votre esprit critique. Il est extrêmement dur de s’extraire des biais de confirmation, et c’est sans aucun doute la meilleure raison d’en sortir. Encore une fois, personne n’y échappe. »

Un peu plus loin, il précise :

« C’est à force de débattre avec des personnes que nous améliorons notre propre pensée et nos arguments pour répondre/réfuter plus rapidement une personne. C’est à force de débattre chaque jour (je dis bien chaque jour) que j’ai aiguisé mon esprit critique. »

Ensuite vient la solution que chacun devrait mettre en pratique :

« J’ai la chance d’être entouré de personnes brillantes, qui pourtant, n’iront pas confronter leurs idées avec d’autres personnes, par simple désintérêt du débat ou peur de perdre leur temps. C’est pourtant bel et bien là que vous aurez de l’impact. S’auto-persuader dans votre bulle d’amis qu’il faut viser la sobriété et que la croissance verte est une utopie, c’est très bien… mais insuffisant ! Allez débattre avec des personnes qui pensent que le GIEC est un groupe de rock des années 70 sera bien plus efficace ! Au risque de me répéter : chaque personne sortie du déni compte. Chaque mois compte. Chaque effort compte. Les catastrophes qui arrivent méritent que chacun sacrifie un peu de son confort. »

Ce qu’il prend pour une « solution » obéit en fait à l’adage antédiluvien : « Si tout le monde faisait comme moi, alors le monde irait beaucoup mieux ». Si tout le monde prenait son bâton de pèlerin, et voulait bien se donner la peine de jouer les témoins de Jéhovah, alors l’on pourrait vaincre le réchauffement climatique. Bonpote ne le dit pas explicitement ainsi, mais c’est bien le sens général de son article qu’il fait courir de l’effet bulle (personnel) au GIEC (mondial). A lire un argumentaire d’une telle naïveté sous une plume qui affirme avoir « aiguisé son esprit critique », l’on se dit que certains doivent aimer se faire arroser…

De notre côté, nous expliquons de long en large que l’individu n’y est pour rien, absolument rien. Les phénomènes en jeu sont collectifs, ils sont produits au niveau du « système » au sein duquel les individus ne sont que des « pixels ». Certains d’entre eux jouent un grand rôle, en effet, et c’est ceux-là qu’il conviendrait de cibler, (par exemple les capitalistes richissimes, les grands scientifiques ou les gens qui ont une couverture médiatique importante), mais le reste, tout le reste, n’est même pas du menu fretin, des pixels vous dis-je ! Leur configuration peut changer et faire apparaître une autre image collective, (cas de la honte de prendre l’avion en Suède), mais c’est bien le niveau collectif qui importe. Les « croyances » ne se changent pas par persuasion individualiste, (sinon l’on serait déjà tous témoins de Jéhovah), et encore moins par des « arguments rationnels », cette fadaise.

Les comportements ne sont ni « rationnels » ni « irrationnels », ils sont ce qu’ils sont, il y a mille moyens de s’en convaincre. En considérant par exemple l’addiction aux jeux d’argent : des personnes en arrivent à la ruine complète et entraînent leurs proches dans leur faillite. C’est terrible et totalement « irrationnel » sur le plan de la vie personnelle, mais l’adrénaline intervient qui explique tout : chaque perte d’argent provoque un grand frisson de peur qui s’accompagne d’un grand plaisir. C’est pourquoi perdre de l’argent est parfaitement « rationnel » pour qui a besoin de ce genre de frissons. Il en va de même avec ce billet de Bonpote : il croit avoir écrit un argumentaire « rationnel » alors qu’en réalité, si l’on tient compte de la psychologie, il a pondu un article repoussoir, propre à « faire gerber » quiconque a un tantinet d’esprit critique. Et comme il se trouve, (à notre humble avis), que tout un chacun est facilement critique face à des opinions qui le dérangent, le meilleur argumentaire peut vite être perçu comme un ramassis de fadaises, voire comme des raisons supplémentaires de persister dans son propre système d’opinions.

Le billet de Bonpote sera cependant bien reçu par celles et ceux qui croient que changer son comportement individuel pourra éviter l’effondrement ou le réchauffement climatique. Ils n’ont pas tout à fait tort : si par exemple tout le monde renonçait à prendre l’avion, un grand pas serait accompli dans la lutte pour le climat. Mais espèrent-ils que tout le monde renonce de soi-même ? Si oui, ils rêvent tout haut. Notre conviction est qu’il faudra attendre qu’il n’y ait plus d’avions pour que plus personne ne monte dedans. En attendant cette petite révolution, il est possible d’accélérer la fin de l’aviation en restreignant toujours plus son usage par voie législative : les comportements individuels changeront aussi sûrement que deux et deux font quatre, mais ce ne sera pas à cause d’arguments qui veulent nous faire croire que l’individu est responsable de tous les maux du système.

 

 

Paris, le 30 juillet 2020


 

Illustration : Pinterest

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