Climat : les 12 excuses de l’inaction

Sur les 12 excuses au « climate delay » identifiées par des scientifiques, seules 5 sont effectivement (très) mauvaises.


Selon une étude de l’université de Cambridge, les « excuses » pour justifier l’inaction face au climat se classent en 12 types que Bonpote affirme avoir tous réfutés. Avec le mauvais esprit qui nous caractérise, nous allons justifier ceux qui peuvent l’être, car le sujet mérite attention. En effet, à chaque excuse non réfutée correspond un sérieux problème dans la lutte contre le réchauffement climatique.

Note : en vert les excuses réfutables, en rouge celles qui ne le sont pas. Les citations viennent de l’infographie suivante, (cliquer pour agrandir) :

discours-climate-delay

Excuse 1 Doomism

Any mitigation actions we take are too little, too late. Catastrophic climate change is already locked-in. We should adapt, or accept our fate in the hands of God or nature.

Fatalisme

Toutes les mesures d’atténuation que nous prenons sont trop petites, trop tardives. Le changement climatique catastrophique est déjà « dans les tuyaux ». Nous devons nous adapter, ou accepter que notre destin soit entre les mains de Dieu ou de la nature.

Selon Bonpote, nous ne sommes pas condamnés, (« doomed »), parce que le GIEC dit que « nous avons encore le temps de faire les changements nécessaires ». En principe oui, mais le temps restant dépend de notre capacité à réduire les émissions de CO2. Or, pour parvenir à limiter la casse à +2°C en 2100, le budget carbone dit qu’il faut les réduire à zéro dans la décennie 2040, alors qu’elles s’élevaient à 43 milliards de tonnes en 2019. La réfutation de Bonpote est nulle, car le temps restant dépend de ce que l’on fera, et le GIEC ne peut pas le deviner. La probabilité que les grandes nations déclenchent (à temps) une spirale vertueuse par des mesures radicales, (un bon coup d’envoi serait d’arrêter l’aviation), est non nulle mais extrêmement faible car la décroissance est actuellement inacceptablePeut-être en ira-t-il autrement plus tard, mais c’est imprévisible. Excuse parfaitement valable.

Excuse 2 Change is impossible

Any measures to reduce emissions effectively would run against current way of life or human nature and is thus impossible to implement in a democratic society.

Changer est impossible

Toute mesure visant à réduire efficacement les émissions irait à l’encontre du mode de vie actuel ou de la nature humaine et est donc impossible à mettre en œuvre dans une société démocratique.

Bonpote répond à côté de la plaque en disant : « Il est faux de dire que c’est dans la nature humaine de détruire son environnement. » Cette excuse n’incrimine pas la nature humaine en tant que cause des destructions, mais en tant qu’obstacle au changement, ce qui est difficilement contestable. (Reporterre vient d’ailleurs de faire un article à ce sujet.) Cette excuse est subordonnée à l’efficacité des mesures que l’on peut prendre : plus elles sont efficaces, moins elles sont acceptables et donc probables. Excuse parfaitement valable.

Excuse 3 Individualism

Individuals and consumers are ultimately responsible for taking actions to address climate change.

Individualisme

Individus et consommateurs sont responsables en dernier ressort des mesures prises pour lutter contre le changement climatique.

Excuse bidon, en effet, nous sommes bien d’accord. Elle n’émane pas des « individus » ni des « consommateurs », mais des entreprises qui leur font porter le chapeau.

Excuse 4 Whataboutism

Our carbon footprint is trivial compared to […]. Therefore it makes no sens for us to take action, at least until […] does so.

Non concerné

Notre empreinte carbone est insignifiante par rapport à […]. Par conséquent il est absurde pour nous de prendre des mesures, du moins jusqu’à ce que […] ne le justifie.

L’excuse consiste à dire que « les autres » émettent bien plus de CO2 que « nous », donc que ce n’est pas notre problème, donc qu’il est absurde pour nous de prendre des mesures. L’excuse est indéfendable, inutile d’insister.

Excuse 5 The ‘free rider’ excuse

Reducing emissions is going to weaken us. Others have no real intention of reducing theirs and will take advantage of that.

L’excuse ‘cavalier seul’

Réduire les émissions va nous affaiblir. D’autres n’ont pas vraiment l’intention de réduire les leurs et en profiteront.

Bonpote échoue complètement à la réfuter, il note simplement que « cette excuse est évidemment un manque de courage politique et vise à faire peur à la population ». Il est impossible de savoir si cette excuse est factuellement vraie ou fausse, il faudrait connaître l’avenir pour en décider. Mais, en l’état actuel du système caractérisé par une compétition acharnée entre les nations, il est impossible de l’écarter d’un revers de main. Les gouvernements, (démocratiques ou non), ne peuvent pas non plus aller trop loin contre leur opinion publique : ils n’ont pas les mains libres, et rien ne prouve qu’ils ont le pouvoir de réduire les émissions comme il le faudrait.

Excuse 6 Technological optimism

We should focus our efforts on current and future technologies, which will unlock great possibilities for addressing climate change.

Optimisme technologique

Nous devrions concentrer nos efforts sur les technologies actuelles et futures, qui ouvriront de grandes possibilités pour lutter contre le changement climatique.

Cette excuse fait penser à la fable « La laitière et le pot au lait » : « Quel esprit ne bat la campagne ? Qui ne fait châteaux en Espagne ? » C’est un pari plus que risqué, qui n’a en fait aucun sens, car l’on ne connaît rien qui puisse remplacer les énergies fossiles, c’est un fantasme de transhumaniste.

Excuse 7 All talk, little action

We are world leaders in addressing climate change. We have approved an ambitious target and have declared a climate emergency.

Des paroles, mais peu d’action

Nous sommes des leaders mondiaux dans la lutte contre le changement climatique. Nous avons approuvé un objectif ambitieux et avons déclaré une urgence climatique.

Cette excuse est parfaitement valable, elle correspond aux faits, et Bonpote la confirme plus qu’il ne la réfute. L’histoire de la lutte contre le réchauffement climatique, mise en parallèle avec les grands événements géopolitiques, montre clairement que le RC arrive en queue de peloton. C’est regrettable mais indéniable.

Excuse 8 Fossil fuel solutionism

Fossil fuels are part of the solution. Our fuels are becoming more efficient, and are the bridge towards a low-carbon future.

Solutionnisme des combustibles fossiles

Les combustibles fossiles font partie de la solution. Nos combustibles sont de plus en plus efficaces et constituent la passerelle vers un avenir à faible teneur en carbone.

D’accord avec Bonpote, c’est « facilement réfutable grâce au paradoxe de Jevons et aux différents rebonds ». Inutile de s’arrêter.

Excuse 9 No sticks, just carrots

Society will only respond to supportive and voluntary policies, restrictive measures will fail and should be abandonned.

Pas de bâtons, juste des carottes

La société ne répondra qu’à des politiques positives et volontaires, les mesures restrictives échoueront et devraient être abandonnées.

Pour réfuter cette excuse, Bonpote la reformule sans égard pour le texte original, ce qui donne :

« Taxer ou interdire les citoyens de faire x ou y serait contreproductif, ils changeront grâce au bon sens, sur la base du volontariat ».

Telle que les auteurs l’ont exprimée, cette excuse est parfaitement valable : ni les populations ni les politiques ne tolèrent des mesures restrictives à titre préventif. Par exemple, dans les régions où l’eau vient à manquer, c’est toujours au dernier moment, (quand il n’y a pas d’autre solution), que les restrictions deviennent politiquement acceptables. L’on n’a pas encore trouvé de méthode pour imposer une mesure restrictive à titre préventif sans provoquer des « levées de boucliers », entre autres raisons parce que les riches et les grosses entreprises y échappent toujours : soit ce n’est pas un problème pour elles de payer plus cher, soit elles ont (ou exigent) des accès privilégiés1 aux ressources concernées : le conflit à propos du barrage de Sivens est exemplaire à cet égard.

Excuse 10

Vert a priori mais rouge après analyse.

Policy perfectionism

We should seek only perfectly-crafted solutions that are supported by all affected parties; otherwise we will waste limited opportunities for adoption.

Perfectionnisme politique

Nous devrions rechercher uniquement des solutions parfaitement élaborées et soutenues par toutes les parties concernées ; faute de quoi nous gaspillerons des possibilités d’adoption limitées.

Telle qu’elle est exprimée ci-dessus, l’excuse n°10 est parfaitement réfutable, car il est bien connu que le « perfectionnisme » sert de prétexte pour ne rien faire. Mais sa compréhension étant délicate, nous avons plongé dans le texte source, et ce qu’on y trouve est très différent. Page 4 on peut lire :

« The consequence of these concerns is a highly conservative approach to climate policymaking – policy perfectionism. Here, one argues for disproportional caution in setting ambitious levels of climate policy in order not to lose public support (…) »

Ce qui donne en français :

« La conséquence de ces préoccupations est une approche très conservatrice de l’élaboration des politiques climatiques – le perfectionnisme politique. Ici, on plaide pour une prudence disproportionnée dans la fixation de niveaux ambitieux de politique climatique afin de ne pas perdre le soutien du public (…) »

Les auteurs réfutent cette excuse en disant qu’il est évidemment impossible de mettre tout le monde d’accord, et que l’on peut faire un « travail de sensibilisation et de délibération publique ». Jouant de son implacable logique, Bonpote écrit :

« Tout d’abord, si une mesure pour faire en sorte que nous vivions dans un monde soutenable n’est pas acceptée par l’opinion publique, c’est que votre travail de communication politique n’a pas été bon. »

Seul petit problème : le « travail de communication politique » peut-il être bon ? Peut-il avoir toutes les qualités requises pour qu’une mesure soit « acceptée par l’opinion publique » ? Il est permis d’en douter quand on voit qu’en France on n’a pas encore compris que le nucléaire pèse des cacahuètes en termes de CO2. Cette excuse est parfaitement valable, parce que l’on ne sait pas comment obtenir l’adhésion du public. De quoi faudrait-il le convaincre du reste ? On ne le sait même pas ! Rappelons qu’avec le néolibéralisme, il a fallu des décennies et un énorme financement.

Excuse 11 Appeal to well-being

Fossil fuels are required for development. Abandoning them will condemn the global poor to hardship and their right to modern livelihoods.

Appel au bien-être

Les combustibles fossiles sont nécessaires au développement. Leur abandon condamnera les pauvres à la misère, ainsi que leur droit à des moyens de subsistance modernes.

La « réfutation » de Bonpote prête à sourire :

« Ce type d’argument est souvent avancé par les adorateurs de la croissance verte. L’argument du fameux ‘et la croissance a sorti des milliards d’individus de la pauvreté ! Ce n’est pas/plus vrai. »

Comment la Chine après Mao a-t-elle effectivement sorti de la pauvreté des centaines de millions de personnes ? Au contraire, cette excuse est tellement justifiée qu’elle a conduit à l’enterrement du rapport Meadows.

Excuse 12 Appeal to social justice

Climate actions will generate large costs. Vulnerable members of our society will be burdened; hard-working people cannot enjoy their holidays.

Appel à la justice sociale

Les actions climatiques engendreront des coûts importants. Les membres vulnérables de notre société seront accablés; les gens qui travaillent dur ne pourront pas profiter de leurs vacances.

Pour Bonpote cette excuse est « peut-être la plus difficile à réfuter », pour votre serviteur elle est parfaitement bidon, car l’on ne peut pas connaître l’avenir. L’histoire montre simplement, qu’avec le néolibéralisme, toutes les circonstances sont bonnes pour « accabler » davantage « les gens qui travaillent dur ». C’est un phénomène général qui persistera (ou s’arrêtera si Dieu le veut), qu’on lutte ou non efficacement contre le RC. Théoriquement, pour baisser le CO2, il faudrait baisser le travail, et cela pourrait obliger à mieux le répartir, donc à moins « accabler » les travailleurs.

Bilan

Seules 5 excuses sont tout à fait réfutables : elles sont tellement mauvaises que ce n’est même pas la peine d’y prêter attention. Mais il y en a 7 qui sont valables : elles mériteraient d’être étudiées au lieu d’être niées par de fallacieuses réfutations.

Paris, le 8 août 2020


Illustration : Flickr : spirale d’escalier pour illustrer celle qu’il faudrait enclencher.

Plus de publications sur Facebook : Onfoncedanslemur

1Cf. vidéo « Afrique du Sud : Apocalypseau » : les restrictions d’eau ne sont pas un problème pour les riches, ils tapent directement dans les nappes phréatiques avec des pompes pilotées depuis leur smartphone.

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