Le Désert des Tartares

Urgence climatique : que faire d’un colossal problème à l’échelle de la planète ? C’est la première question à poser.


Nous sommes dans un roman, « Le Désert des Tartares » de Dino Buzzati. Il se trouve beaucoup de personnalités et d’institutions qui font tout ce qu’elles peuvent pour « lutter contre le réchauffement climatique », mais leurs efforts, une goutte d’eau dans la mer, masquent la réalité : on ne fait absolument rien qui soit à la hauteur du « problème ». Il faut dire que quelque chose a changé dans notre esprit depuis la publication du « budget carbone » : à « mesurer mentalement » ce qu’il représente, la méthode des « petits pas » nous semble désormais illogique et disproportionnée.

Le roman

Justifions tout d’abord la comparaison avec le roman. Un jeune officier est donc affecté dans un fort lointain, et y passera toute sa carrière en espérant qu’une invasion lui fera connaître la gloire. Mais quand l’ennemi attaque enfin, il est vieux et malade, et on l’évacue. L’ennemi, c’est le réchauffement climatique ; le fort, c’est « le système » qui nous sépare de notre environnement (lequel se fait chaque jour plus désertique) ; la vie quotidienne du héro, c’est la « lutte pour le climat » telle qu’on la pratique aujourd’hui ; et enfin son évacuation finale, c’est la fin de la civilisation. Pour couronner le tout, la clef du roman vaut aussi dans la réalité :

« [Le héro] se rend compte aux derniers instants du roman que son véritable adversaire n’était pas l’armée étrangère mais la mort. Il réalise alors que l’attente et les préparatifs d’un improbable combat n’ont été qu’un divertissement, une occupation, qui lui a permis d’oublier cette ennemie dont il avait si peur. » (Wikipédia)

Il est évident que la vraie lutte ne peut pas s’engager tant que l’ennemi n’est pas vraiment là. Or, dans nos représentations, le réchauffement climatique n’est pas encore là : nous le considérons comme en train d’arriver. Nous savons qu’il est en marche, mais nous pensons comme s’il n’était pas encore en vue des postes avancés. Selon le consensus international, l’ennemi ne sera vraiment là qu’en 2100, si on ne fait rien pour le maintenir sous la barre des 2° d’augmentation.1 Personne ne semble avoir retenu la leçon du mythe de Remus et Romulus qui consiste selon nous dans le fait :

« qu’on ne franchit pas impunément certaines frontières symboliques, en particulier celles que trace l’ignorance. Remus ignora, ou se refusa à « prendre conscience » que les remparts esquissés par son jumeau étaient « déjà là », mais sous la forme d’un glaive décidé à les défendre. »2

En réalité, le RC est déjà là, et déjà sous une forme catastrophique, mais il est encore supportable au plus grand nombre. C’est pourquoi « la lutte contre le RC » ne peut pas avoir déjà commencé, nous en sommes toujours au stade des préparatifs : l’on fourbit des armes en grand nombre mais aucun coup de feu n’est tiré. Il ne faut donc pas s’étonner que même les initiatives les plus méritoires suscitent d’abondantes railleries : aux yeux de leurs détracteurs, l’ennemi n’est qu’un fantasme (ou une hantise refoulée), mais pas encore une réalité.

L’urgence climatique

Greta Thunberg et Extinction Rebellion sont dans le vrai à proclamer l’urgence climatique, celle-ci découle logiquement du « budget carbone », mais ces personnes ont le défaut d’ignorer que la réduction à zéro des émissions de CO2 est un problème colossal. Beaucoup de gens en ont conscience, mais personne n’en tient compte, tout le monde pense comme si ce n’était pas le cas, ce qui conduit certains à « voter l’urgence climatique » comme on signerait un chèque :

« Que faire de la proclamation une fois acquise ? On l’exhibe en grandes pompes une fois l’an ? L’absence de conséquences immédiates et pragmatiques, contradictoire avec tout état d’urgence réel, affiche la couleur : nous sommes dans le simulacre. »

Donc tout le monde a faux, sauf les pessimistes qui, voyant avec justesse ce qui se passe effectivement, disent qu’on n’y arrivera jamais ainsi. Ce fut l’une des raisons à cause desquelles on n’a pas cru dans le rapport Meadows :

« L’optimisme règne en maître, les pessimistes sont vus comme des pestiférés, on ne les écoute jamais. Que faire de celui qui vous dit : « Votre solution ne sert à rien, elle ne fera au mieux que reculer les échéances » ? »

Mais que faire d’un colossal problème qui se pose à l’échelle de la planète ? C’est logiquement la première question à se poser, sauf à considérer qu’il n’est pas « colossal », voire qu’il n’existe même pas. Mais s’il peut ne pas être colossal, alors il faut trancher la question : l’est-il ou ne l’est-il pas ? Si l’humanité ne peut pas imposer un consensus sur la réponse, alors c’est d’ores et déjà fichu, car l’on ne pourra pas se mettre d’accord sur ce qui en découle logiquement.

Bernard Stiegler

Un début de réponse se trouve dans cette longue interview du regretté Bernard Stiegler, qui est manifestement d’accord avec l’idée que le problème est colossal. Écoutons-le à la minute 37’27 :

« Alors, aujourd’hui, cette question il faut la prendre à bras le corps. Mais si on veut la prendre à bras le corps, premièrement il faut de nouveaux concepts. Les concepts actuellement utilisés pour la comptabilité, pour l’économie, etc. sont catastrophiques. Ils sont antonymiques par rapport à la lutte contre l’anthropocène. »

Élaborer de nouveaux concepts et de nouvelles règles pour l’économie, cela peut sembler du temps perdu, mais il n’en est rien car c’est la seule solution logique. Ce n’est pas le diable qui a voulu que l’on émette aujourd’hui 40 milliards de tonnes de CO2 par an, ce sont les règles actuelles. Certes, l’économie d’avant les années 80 aurait probablement conduit au même résultat, mais plus lentement car elle était moins permissive. Quoi qu’il en soit, Bernard Stiegler dit qu’il faut prioritairement concevoir de « nouvelles règles », et votre serviteur ajoute : comme on le fit pour « la révolution ultralibérale » des années 80.3

Ne pas se voiler la face

Le rationalisme des solutions actuelles ne suffira jamais, car il faut « changer de système », c’est-à-dire qu’il en faut un autre, pas le même que l’on « adapte » pour se rassurer à bon compte et « grappiller des dixièmes de degrés » (qui seront de toute façon perdus plus tard). Dans le système actuel, notamment, il est impossible de changer massivement l’agriculture, car elle est en phase avec les règles de l’économie et de la finance. Mais cela n’empêche pas les ténors officiels de s’auto-persuader en affirmant que « l’accord de Paris sur le climat est une prophétie autoréalisatrice ». Une idée pour le moins cocasse quand on sait que la notion sort tout droit de la finance spéculative ! En tout cas, toute prophétie ne peut se réaliser que dans un système donné aux règles figées, ce qui justifie de prophétiser plutôt un échec.

C’est pourquoi il faut, avant même de concevoir de nouveaux concepts, commencer par ne plus se voiler la face, ce que l’on fait de façon sournoise en rejetant le point de vue des pessimistes, (mis dans le même sac que ceux qui dénigrent). Ainsi, ce que des scientifiques ont pris pour des « excuses de l’inaction », traduisent, pour certaines d’entre elles, des problèmes réels et importants qui sont autant d’obstacles dans l’état actuel du système. Les qualifier d’excuses, (bien évidemment « injustifiées » et « réfutables »), c’est ne pas regarder la réalité en face.

Changer de système

Les chances de changer de système, (en instaurant de nouvelles règles), sont extrêmement minces, et relèvent de la logique du miracle. Rien ne s’y oppose en principe, mais tout s’y oppose en pratique. Il n’est cependant pas interdit d’imaginer, qu’un jour, les politiciens mettront les financiers faces à leurs responsabilités et leur souffleront dans les bronches, parce qu’il faut bien reconnaître qu’actuellement ils déclinent toutes responsabilités dans la marche du monde. Nous l’avions exprimé ainsi (dans « Le capitalisme ») :

« Le « procès France Télécom », (…), le refus des actionnaires d’Amazon de prendre en compte les enjeux environnementaux, le lobbyisme des grosses entreprises, les négligences qui conduisent à des catastrophes industrielles, les vagues de licenciements qui font grimper les cours, le secret des affaires et la persécution des lanceurs d’alertes, les bulles spéculatives qui finissent en crises économiques, le rejet viscéral de toutes formes de collectivisme et les pratiques d’évasion fiscale : tout cela montre que les capitalistes déclinent toutes responsabilités dans la marche du monde. »

A ce petit échantillon d’exemples concrets pêchés dans une liste infinie, il faut ajouter le Grand Maître de tout ça, « le Marché », dont la réputation d’efficience est usurpée : « le Marché » n’est au service que de lui-même, et n’est efficient que pour lui-même.4 C’est un bateau ivre sans cap ni capitaine. C’est pourtant à lui que l’on fait confiance pour « gérer » les transitions énergétiques et écologiques. La conséquence saute aux yeux : les médias appartenant à des « groupes privés », la moindre initiative qui va dans le bon sens se fait aussitôt « descendre en flammes »,5 un phénomène qui ne relève pas du pessimisme mais du dénigrement. C’est pourquoi on se voile encore la face quand on ne remet pas en cause la dictature du « Marché », ni l’irresponsabilité des financiers qui veulent seulement sauver leur économie-casino.

Si le héro du roman avait pris conscience que son désir de gloire avait été induit en son esprit par l’air du temps, il n’aurait pas passé sa vie à l’attendre : il aurait demandé à être muté ou aurait démissionné. C’est le pendant de cette décision que les politiques devraient prendre : Greta Thunberg l’a très bien compris, et cela suffit à expliquer sa colère devant l’ONU, ainsi que le dénigrement dont elle a été la cible.

Paris, le 11 août 2020


Illustration : Le Désert des Tartares (le film)

Plus de publications sur Facebook : Onfoncedanslemur

1De là le titre du livre de Jean-Marc Jancovici : « Dormez tranquille jusqu’en 2100 et autres malentendus sur le climat et l’énergie ».

4Comme expliqué à la fin du billet « Loi de frustration minimale », la loi dite de l’offre et de la demande ne vise qu’à maximiser les échanges pour minimiser les « frustrations » : elle est aveugle à toute finalité des transactions.

5A propos des réactions des médias, voir « Pot de terre contre pot de fer ».

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