Comment change le monde

La philosophie et sa vulgarisation ont toute leur place à côté des solutions techniques.


« Il faudrait donc changer de civilisation. Ce ne sont pas des changements via des lois ou des technologies qui la rendront soutenable. Il faudrait opérer une véritable révolution philosophique et anthropologique dans les dix ans à venir… Tant qu’on ne s’attaque qu’aux symptômes, comme le climat, on va vers une série d’effondrements. »

Qui donc parle ainsi ? Arthur Keller en personne dans une interview d’Usbek & Rica datée de septembre 2019. « Dans les dix ans à venir » n’est bien sûr qu’un rêve, mais à long terme tout est possible, et nous sommes persuadé que cette révolution viendra. Comme le soutiennent les optimistes, elle est en marche, mais de façon « sournoise ». Pour l’heure, on n’observe que les signes de sa progression dans un contexte socio-économique qui est encore celui de « l’ancien monde ». Voici quelques uns de ces signes, étant entendu que chacun et chacune aura pu en discerner bien d’autres :

  • Le fait qu’il existe des philosophes et militants écologistes. Leur poids politique est encore faible, mais ils diffusent un certain souci à la fois de la nature, des animaux et de notre avenir.
  • L’apparition de l’antispécisme.
  • L’apparition de nouvelles techniques agricoles, et l’existence de bon nombre d’initiatives locales qui visent à organiser la vie socio-économique sur de nouvelles bases. (Arthur Keller)
  • La contestation populaire dont les Gilets Jaunes ont été un moment passager mais visible et fort. On peut lui adjoindre le mouvement antiraciste qui vient de s’emparer des États-Unis jusqu’à déborder en France.
  • Greta Thunberg et une jeunesse contestatrice qui ont conscience des enjeux climatiques et environnementaux. Notons que des adolescents viennent d’attaquer en justice 33 États, et que la vigueur de cette jeunesse se mesure aux ricanements qu’elle fait tomber sur elle.
  • Les économistes hétérodoxes, ou hérétiques comme Frédéric Lordon, qui critiquent depuis longtemps le système actuel et proposent d’autres solutions.
  • Des intellectuels militants et pragmatiques qui expliquent fort bien que « l’on fonce dans le mur » si l’on ne change pas fondamentalement la société.
  • Un philosophe que nous venons de découvrir dans Quartier Libre, Alain Deneault : il opère la synthèse de deux notions que l’histoire a séparées, l’économie et l’écologie. Selon lui, « l’effondrement » en cours est une évidence, la question ne se pose même pas.
  • Les populations indigènes qui ont partout réussi à préserver un peu de leur culture ancestrale. Elles sont les premières à subir les dégâts écologiques et culturels, et témoignent aussi que l’on peut vivre autrement et selon d’autres principes.

De manière générale, la vie intellectuelle, (en France comme ailleurs sans doute), est très vivace et prépare « le monde d’après » que toute personne bien informée ne peut qu’appeler de ses vœux. Les écrivains ne sont pas en reste : des sites comme Usbek & Rica ne manquent jamais de signaler les fruits de leur débordante imagination. Il est enfin un autre signe qui ne trompe pas : les politiques semblent ignorer que le territoire est traversé d’un « brassage culturel » perceptible à travers les « réseaux sociaux », et s’éloignent de plus en plus de leurs bases populaires. (C’est manifeste en France, Emmanuel Todd parle d’« autonomisation de l’État ».) Ça bouge dans les têtes, les manifestations des petites mains de la crise sanitaire ont bien montré que les gens réclament surtout de meilleures conditions de vie et de travail, et que la société ne fonctionne pas à coups de grands projets mais grâce à la satisfaction quotidienne des besoins ordinaires.

Tout cela nous fait dire que « l’action » n’est pas vaine, que chaque initiative individuelle est un petit ruisseau qui rejoindra une grande rivière, mais aussi, malheureusement, que la résultante progresse à un train de sénateur. Citons Alain Deneault dans son interview à Quartier Libre (29’30) :

« J’ai l’impression qu’il va y avoir une sorte de convergence entre deux phénomènes. Le premier, c’est que les Occidentaux, les modernes que nous sommes, ont tellement insisté sur la souveraineté de la raison, de la conscience, sur la volonté populaire, sur la volonté politique, qu’on a fini par penser que le monde était une sorte de pâte que l’on pouvait pétrir à notre guise, que c’était toujours de notre fait que l’histoire évoluait dans un sens ou dans l’autre. On a oublié que nous sommes d’un monde, on ne dispose pas du monde, et ce monde-là ne correspond pas à l’idée que tout est égal par ailleurs, cette idée d’une espèce de toile de fond où rien ne bouge. Ce monde-là est un acteur dans notre vie historique, ce monde-là c’est le vivant, c’est la planète elle-même qui évolue, qui parle, qui agit. Et je crois que les signes inquiétants, qui nous parviennent du vivant en général, sont de nature à nous faire évoluer du point de vue de la pensée. Ce n’est pas seulement en réformant sa pensée sur un mode strictement politique ou intellectuel qu’on va évoluer, c’est en voyant que le monde dans lequel on est change, et nous fait changer. Et plus il changera de manière probante, plus on sera capable d’intelligence dans la mesure d’interpréter ces changements-là. »

Il nous dit qu’il faut en quelque sorte « attendre » de voir le monde changer pour que l’on change vraiment. C’est pourquoi tant de discours qui en appellent au changement semblent déphasés : ils ont raison sur le principe, par exemple « changer de modèle agricole », mais tort en ce qui concerne les modalités, car ils laissent entendre que tout ne serait qu’une question de volonté politique ou individuelle. Ils oublient qu’un facteur psychologique, largement passé sous silence, contribue à « freiner » les changements salutaires parce qu’il manque partout : la motivation. Celle-ci est en effet strictement nécessaire pour faire agir un individu, mais elle dépend de tant d’autres facteurs qu’elle n’est pas contrôlable, c’est le hasard qui en décide. Elle dépend principalement des informations dont chacun peut disposer, lesquelles dépendent de « l’état du monde » que son environnement lui renvoie. Elle dépend aussi du caractère des personnes, de leur âge, leurs goûts, leur éducation, etc., toutes choses qui ne se contrôlent pas. Dans une interview à Présages, Jean-Marc Jancovici en a fourni un bel exemple. Après avoir expliqué comment il avait découvert la cause climatique, on peut l’entendre dire (à 4’30) : « Et après avoir bien compris le tour du problème, je me suis dit, ah ça c’est vraiment beaucoup plus intéressant que [inaudible] c’est ça que j’ai envie de faire quand je serai grand ! » Une telle déclaration, (dans son style si personnel), signifie simplement : pour ça je suis motivé. Donc seulement « pour ça ». Quand elle est présente, la motivation est très sélective, et cela autorise de la voir (aussi) comme un « frein » au niveau collectif. Si JM Jancovici a su faire venir l’information à lui, (ce qui n’est pas donné au premier venu), son cas particulier montre le cas général : l’information doit diffuser pour susciter des vocations, et cette diffusion est un processus lent parce qu’elle dépend des vocations antécédentes.

Donc le monde change, mais lentement et sans que l’on sache dire comment, on ne s’en rend compte qu’après coup grâce à la recherche historique. On peut faire le rapprochement avec l’histoire des « zoos humains » du XIXième siècle racontée dans un documentaire récemment rediffusé sur Arte. Voici comment la chaîne le présente, (les chiffres soulignent l’ampleur du phénomène) :

« Ils se nomment Petite Capeline, Tambo, Moliko, Ota Benga, Marius Kaloïe et Jean Thiam. Fuégienne de Patagonie, Aborigène d’Australie, Kali’na de Guyane, Pygmée du Congo, Kanak de Nouvelle-Calédonie, ces six-là, comme 35 000 autres entre 1810 et 1940, ont été arrachés à leur terre lointaine pour répondre à la curiosité d’un public en mal d’exotisme, dans les grandes métropoles occidentales. Présentés comme des monstres de foire, voire comme des cannibales, exhibés dans de véritables zoos humains, ils ont été source de distraction pour plus d’un milliard et demi d’Européens et d’Américains, venus les découvrir en famille au cirque ou dans des villages indigènes reconstitués, lors des grandes expositions universelles et coloniales. »

Quel rapport avec notre sujet ? Tout simplement que ce monde-là n’est plus, le temps a fait son œuvre, (mais surtout les guerres d’indépendance), et personne ne peut plus exhiber des êtres humains de cette façon-là. Ce documentaire est passionnant parce qu’il montre tous les rouages, matérialistes et intellectuels1, qui contribuaient à faire de ces exhibitions quelque chose de « normal », (ce à quoi on ne trouve rien à redire). Il y a donc eu un changement de normes, exactement ce qu’il nous faudrait pour accomplir la « révolution » dont on a besoin aujourd’hui. Dans son viseur, notre fameux mode de vie qui semble normal et légitime comme jadis « la supériorité de la race blanche ».

Comment y parvenir ? Arthur Keller l’explique très bien pour ce qui est à faire au niveau du terrain, (Cf. son interview d’Usbek & Rica et ses nombreuses vidéos), mais il faut que les écrivains, les philosophes et les juristes s’y collent aussi, car notre conception du « normal » dépend beaucoup de leurs œuvres. Doivent être remis en cause la supériorité de l’espèce humaine sur les autres, (antispécisme), et le droit que notre espèce s’est arrogé de « pétrir » le monde à sa guise, en se jouant des lois de la nature. Dénoncer par exemple les transports aériens ne suffit pas, il faut aussi s’interroger sur cette pratique que l’on pourrait considérer comme un « viol » de la nature, puisque celle-ci réserve ce pouvoir aux oiseaux. On y reviendra plus tard, disons simplement et pour finir qu’il coulera beaucoup d’eau sous les ponts avant que les esprits ne changent à ce sujet, (et sur beaucoup d’autres).

Paris, le 7 septembre 2020

1 Sur les rouages intellectuels des zoos humains : le documentaire insiste sur le rôle des scientifiques, mais l’on voit bien qu’ils ne devaient pas être les seuls à croire au mythe de « la supériorité de la race blanche ». Ils y croyaient (bêtement) comme tout le monde, sinon ils n’auraient jamais cherché à le vérifier.


Pour en savoir plus : consulter ce post d’Arthur Keller sur FB où il fournit moult liens.

Illustration : « Overcome Climate Change with a Disaster Recovery Plan » (D’après DeepL : Vaincre le changement climatique avec un plan de reprise après sinistre)

Plus de publications sur Facebook : Onfoncedanslemur

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