Critique de Vincent Mignerot

Vincent Mignerot tient certains propos qui nous « énervent » parce qu’ils sont franchement faux, parce qu’ils les reprend au fil de ses articles, interviews et conférences, parce qu’ils arrivent sous notre nez via Facebook, et enfin parce que nous ne sommes vraiment pas d’accord avec ses théories. Elles relèvent de la philosophie de l’histoire, donc de la métaphysique et non de la science, mais elles seraient aussi « profondes » que le marxisme à en croire ses plus enthousiastes « supporters ». Vincent Mignerot est en fait un illusionniste passé maître dans l’art du vernissage scientifique des inventions de son cru. Ce n’est pas un « penseur » en ce sens que, pour nous, il n’y en a plus guère qui soient dignes de ce nom. Sartre a probablement été le dernier, tout simplement parce que notre époque fait qu’il en est ainsi : dans des sociétés fractionnées comme jamais sous l’impact du progrès technique, du consumérisme, de la mondialisation et du néolibéralisme, et où les événements sont désormais dictés par l’environnement et le climat, il n’y a plus ni lutte des classes ni progrès social qui tienne, seulement un nouveau paradigme, « l’effondrement », qui est appelé à supplanter celui de « progrès » sur fond de luttes catégorielles à n’en plus finir.

L’une de ses fans le voit comme un « penseur d’une originalité et d’une profondeur extraordinaires, le seul qui soit capable d’analyser véritablement les causes et les conséquences de l’effondrement ou du déclin annoncé », et qui « ne donne aucune explication d’ordre métaphysique, je ne sais pas où tu es allé chercher ça ». C’est un argument, (pas le seul), qui nous fait dire que VM est un « illusionniste » puisque certains de ses lecteurs ne discernent chez lui aucune trace de métaphysique, cette « partie fondamentale de la réflexion philosophique qui porte sur la recherche des causes, des premiers principes. » Il suffit pourtant de se pencher sur la quatrième de couverture de son « Essai sur la Raison de Tout » pour se convaincre qu’il satisfait pleinement la définition :

« Essai Sur la Raison de Tout rétablit les liens et redéfinit une logique organisatrice pour toutes les questions existentielles : l’origine, les dimensions de l’espace et du temps, l’évolution, la vie, la notion d’emprise, l’apparition et la singularisation de l’humanité, la nature de l’angoisse, la structuration de la psyché et de la conscience, de leur nécessité dans le principe d’existence, la question de la métaphysique, la notion même de « questionnement », l’organisation des sociétés, la différenciation des communautés et des cultures, le maintien de leur solidarité évolutive dans la conflictualité pérenne de leurs relations, la question de l’écologie et de la fin, la négociation de la conscientisation de cette fin et du rejet des responsabilités. »

Que l’on soit pendu si ce n’est pas de la métaphysique ! Personne ne s’était jamais aventuré à expliquer, par une même « logique organisatrice », aussi bien « les dimensions de l’espace et du temps », que « l’évolution » et « la structuration de la psyché et de la conscience ». Quand on a quelques notions de Freud, Darwin et Einstein, l’on voit mal comment une seule logique pourrait aller des « objets de l’univers » à « la structuration de la psyché » sans passer par la case métaphysique. C’est pourtant bien ce qui ressort de son texte « Dichotomie à l’axe et liberté » :

« Le principe d’évolution est l’annulation de la solitude de l’Univers par éternelle complexification du lien entre tous les objets dont l’existence est possible. »

Mais soyons honnête : il n’est pas le premier scientifique à professer des théories « nébuleuses », ni le premier à proposer que toute l’évolution, des particules élémentaires à la pensée humaine, obéit à quelque grand principe. Nous connaissons en particulier Jean-Paul Delahaye qui estime que l’univers évolue vers une complexification croissante, et qui s’efforce d’élaborer des concepts pour la mesurer. Mais l’on ne discerne dans ses écrits aucune confusion entre sa conception de l’évolution et celle de Darwin, alors que Mignerot emploie constamment le terme sans que l’on sache de laquelle s’il s’agit. C’est ainsi qu’il peut parler d’« avantage adaptatif » : cette locution, (qui revient sans cesse sous sa plume, par exemple ici), ajoute à l’adaptation darwinienne la notion finaliste d’avantage qui aurait horrifié l’illustre savant.

Des lois « avantageuses » existent bien sûr, mais seulement chez les humains, ce sont : les lois religieuses et morales, les lois du capitalisme et de la propriété privée, des hiérarchies et discriminations, etc. Elles n’ont pour origine que le langage et les interactions sociales, non d’autres lois comme ce serait le cas si elles étaient naturelles. Les règles de la propriété privée ne reposent sur aucune loi physique, chimique, biologique ou psychologique : elles sont totalement arbitraires par rapport aux lois de la nature.

L’évolution existe bel et bien, mais celle de Vincent Mignerot, censée advenir « autour » d’un axe unique, est une pure invention. Voici comment il énonce sa « loi de la dichotomie à l’axe » :

« La mise en œuvre des compétences de chaque groupe ou individu dans l’exercice de l’emprise est maintenue possible malgré la visibilité de leur effet négatif par rejet de cette responsabilité sur d’autres humains. Le positionnement de chaque individu autour de l’axe évolutif est défini en fonction des autres individus ou groupes humains contre lesquels il s’oppose dans le rejet de ses propres contradictions existentielles. »

L’on ne peut nier que les sociétés humaines se sont complexifiées au fil du temps, mais cette complexification n’est qu’un aspect des choses, et s’explique par moult facteurs. La reproduction biologique, à laquelle nous devons d’être 8 milliards à peupler cette planète, est aussi un « axe évolutif », de même la technique qui ne cesse de jouer un grand rôle. L’on peut aussi bien suggérer, comme nous l’avons fait dans « Mystérieuse genèse », que l’évolution humaine doit tout aux techniques d’écriture ou de gravure, des peintures rupestres à celles sur disque dur, car chacune a contribué à l’augmentation de nos capacités de « mémoire externe ». Bref, il y a autant d’axes évolutifs « uniques » que de paramètres utilisés pour décrire l’évolution. En choisir un en particulier est arbitraire, ce n’est pas du tout « scientifique ». Mais Vincent Mignerot prétend que sa « loi » l’est, il le dit en exergue de son article « Dichotomie à l’axe et liberté » :

« La « loi de la dichotomie » à l’axe est proposée dans le modèle Essai Sur la Raison de Tout (chapitre 4.5). La dichotomie à l’axe n’est considérée comme une « loi » qu’au sein de ce modèle. Une opposition théorique, une confrontation expérimentale pourront l’invalider et lui interdire la qualification de « loi scientifique ». »

Cela signifie que, tant qu’elle n’aura pas été « invalidée », soit par une « opposition théorique » soit par une « confrontation expérimentale », elle mérite la « qualification de loi scientifique ». En fait non, il ne faut pas plaisanter, personne n’essayera jamais de la réfuter. Il le sait bien et tout le monde le sait : elle n’est pas réfutable, c’est de la métaphysique. Seuls des calculs ou des mesures peuvent réfuter une vraie loi, mais celle-là ne comporte aucun terme calculable ni mesurable.

Mignerot

Il y a bien une part de vérité dans ses théories, mais elle concerne les discours, les justifications que l’on se donne pour se disculper : elles ne sont en aucun cas le « moteur de l’histoire » comme il le prétend. Si « moteur de l’histoire » il y a, (une idée qui aurait fait hurler de rire un certain Shakespeare), on imagine mal comment il passe par « chaque individu », c’est-à-dire comment « chaque individu » est « responsable » ou « acteur » de la grande histoire, (comme le sont les classes sociales chez Marx). Mais c’est bien en vertu de cette théorie qu’il soutient notamment que les structures sociales ne sont pas à compter parmi les causes. Cela revient souvent dans son discours, par exemple dans « Greenwashing versus collapswashing » où il rappelle que « la technique, la civilisation, le capitalisme » sont de « supposées causes ». De la part d’une personne réputée « scientifique », cette exclusion des principaux facteurs de la destruction de l’environnement devrait interpeller. La technique étant produite par l’activité humaine et faisant office de truchement dans nos relations avec la nature, elle est à compter parmi les causes, mais la logique de Mignerot est la suivante : si vous dites que la technique ou le capitalisme sont des causes, vous ne faites que « rejeter sur les autres » vos « propres contradictions existentielles », conformément à ce qu’énonce la « loi de la dichotomie à l’axe ». La seule cause, c’est l’individu qui rejette ses responsabilités.

Comprenne qui pourra. Pour nous, ses théories sont imbuvables et incompréhensibles. Dans sa bouche, les notions les plus familières acquièrent des propriétés bizarres. Par exemple, dans cette longue interview sur le site Theswissbox, il affirme (à 24’40) une phrase qui nous sort les yeux de la tête : « il a été décidé que l’humanité était capable de protéger son milieu ». Problème : le possible ne se décide pas, on peut seulement l’imaginer, le penser, le dire, le calculer, le croire, l’ignorer ou le refuser, le représenter, etc. On ne peut pas décider qu’il est possible de trouver un Van Gogh au fond d’un grenier, mais il est permis d’être assez fou pour (décider de) fouiller tous les greniers dans l’espoir d’en dénicher un. On peut décider de dire le possible, mais l’on ne peut pas décider qu’il soit : dès lors qu’il a été pensé, il est, et précède toute décision. Sa phrase est donc une énormité, elle fait de la notion de décision un usage incompatible avec son objet. On ne peut même pas dire qu’elle est fausse, elle est sémantiquement absurde.

Dans la même séquence, il déclare ensuite qu’« il n’y a pas un être vivant, de toute l’histoire des être vivants sur la planète, qui ait jamais protégé son milieu ». Et bien non, ce principe est faux : l’existence des services écosystémiques font que chaque espèce contribue aux besoins des autres, (ne serait-ce qu’en servant de nourriture à leurs prédateurs), et ainsi permet leur survie, donc les « protège » d’une certaine façon. La spectaculaire réintroduction du loup à Yellowstone, spectaculaire pour ses conséquences, a prouvé que c’est bien ce contre-principe qui joue dans la réalité, non celui de Vincent Mignerot.

Nous devons bien reconnaître qu’il dit par ailleurs des choses intéressantes et sensées, mais quand il part dans ses théories rien ne va plus.

Paris, le 20 décembre 2020


Autres billets où VM est cité :


Illustration : photo de l’artiste Stan de son œuvre : « Dichotomie II ». Sur la page en lien, il montre toutes les étapes de la création de l’œuvre.

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2 commentaires sur “Critique de Vincent Mignerot

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  1. Bonjour , article sans grand intérêt où vous ne faites que déclarer votre désaccord en collant une étiquette négative sur le personnage , ici illusionniste ( le premier facile a citer dans un commentaire )
    Et les contre arguments que vous utilisez pour pseudo contrer ses propos ne montrent qu’une chose , vous n’avez pas compris son discours.
    Alors , ici on va m’accuser de dire : si vous êtes pas d’accord c’est que vous avez pas compris , mais j’ai en général le même discours avec des gens qui soutiennent un propos avec lequel Normalement je suis d’accord mais pour de mauvaise raisons .
    Pour appuyer mon propos je vais vous citer un exemple de votre article , mais simplement pour raccourcir le commentaire . Il y aurait un billet entier à écrire pour reprendre point par point tout ce qui va pas dans le votre .
    Donc pour revenir à l’exemple vous citer l’interview a 24’40
     » Il a été décidé … » Et votre argumentaire pour dire qu’il dit n’importe quoi c’est d’être d’accord avec lui… Le coup du van Gogh justement il vous dirais que c’est l’idée qu’il exprime . C’est justement le reproche qu’il fait a certains discours d’avoir décidé qu’il était possible à l’humain de ce réguler sans avoir poser la question est-ce possible au préalable . Quant à la réponse a cette question je ne me prononcerais pas ici , ce n’est pas la question .
    Je vous invite donc à réécouter son discours avec humilité et prendre le temps de bien le comprendre , de vous dire ok j’ai compris ça, et de vérifier a t il vraiment dit ça ? Meme lui poser la question : j’ai compris ça de votre discours , avez vous vraiment dit ça ? Et quand vous parlerez de la même chose alors vous pourrez vous faire votre opinion sur son discours et publier votre avis … Cité les moments où vous n’êtes pas en accord et sourcer vos réponses : il utilise cette proposition : qui est fausse d’après :source
    Bref mes excuses pour le commentaire un peu désagréable, ne le prennez pas mal , c’est simplement une invitation à prudence quand vous réagissez à un discours .

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    1. Mais vous n’avez pas à vous excuser, cher monsieur, votre commentaire est tout à fait pertinent, de sorte que j’accepte bien volontiers votre critique. Je distingue, grosso modo, trois parties dans ce commentaire.

      Dans la première, vous reprenez des éléments et une problématique que j’ai exposés dans « Débats débiles ». (https://onfoncedanslemur.blog/2021/01/07/debats-debiles/). Inutile d’y revenir car ON NE SE COMPREND JAMAIS, l’autre n’accepte pas vos arguments, et c’est réciproque. On est dans le schéma de Pierre Desproges : “L’ennemi est bête : il croit que c’est nous l’ennemi alors que c’est lui !”

      Dans la deuxième, vous prenez l’exemple de la problématique du « il a été décidé… ». Mais je suis bien obligé de constater que vous ne répondez pas à la question posée : le possible peut-il se décider ? Vous avez seulement fait une phrase selon laquelle le possible se décide : « …le reproche qu’il fait a certains discours d’avoir décidé qu’il était possible à l’humain… ». Cette phrase est aussi absurde que la sienne.

      Dans la dernière, vous m’invitez à « prendre le temps de bien le comprendre » : soit, mais comment pourrais-je le comprendre alors qu’il multiplie les absurdités sémantiques ? Si pour vous il n’y en a pas, si vous trouvez du sens là où je n’en vois aucun, tant mieux pour vous. C’est tout ce que je peux dire. Mais ne me demandez pas de faire preuve d’humilité : il me semble au contraire qu’il fait preuve d’une incroyable prétention à tout expliquer avec son Essai sur la Raison de Tout. L’humilité, c’est plutôt de reconnaître qu’on ne peut pas comprendre.

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