[Philippe Solers] Pensée, année zéro

Un peu d’air frais pour ce monde étouffant et ce blog qui tend à s’enliser.


Voilà maintenant que la Chine envisage le plus sérieusement du monde de « changer le climat ». Nous espérons vraiment qu’elle mette ses projets à exécution le plus rapidement possible, histoire de donner du grain à moudre à ce blog qui bat de l’aile. Il faut dire que les nouvelles sont bien monotones depuis que nous l’avons ouvert en 2017 : la biodiversité part à vau-l’eau, les températures grimpent inexorablement, la transition éco-énergétique est illusoire, etc. Alors qu’à nos débuts nous avions le plaisir de prêcher dans le désert, aujourd’hui nous sommes médiatiquement cernés d’écologistes, de collapsos, de climatistes et d’effondristes qui nous font gracieusement « partager » des infos du même tonneau que les nôtres. Le résultat est plutôt décevant. L’impression nous submerge, maintenant que tout le monde pérore philosophie sur l’avenir de l’humanité, que personne ne prend le temps de « penser ». Alors nous avons fait nos propres recherches, et déniché ce vieux texte de Philippe Solers. Nous le copions sans vergogne du site PileFace pour la justesse de son diagnostic et le style incomparable de son auteur. Mais sans lui ajouter une once de commentaire, (en dépit de l’envie qui nous démange), car nous ne voulons influencer personne. C’est de la « pensée », quelque chose qui ne relève pas des faits semble-t-il, mais c’est aussi un texte, donc un fait que l’on peut prendre tel quel.

***

On devrait s’en apercevoir peu à peu : ce n’est pas la pensée libre qui est aujourd’hui menacée, mais, plus violemment, la pensée tout court. C’est elle qui est sans cesse dissuadée, atténuée, différée, utilisée et instrumentalisée loin de sa source et de ses possibilités essentielles. Le phénomène n’est pas récent, il vient de très loin, mais il fallait sans doute une planète informatisée pour qu’il éclate au grand jour.

L’absence de pensée est pleine de petites pensées fiévreuses et contradictoires, de revendications justifiées, d’accusations fondées, de plaintes légitimes. Elle habille les adversaires de la même forme simplifiée, réactive, bloquée. Elle s’élève pour, elle s’élève contre. Elle dénonce, elle s’indigne, elle rumine, elle croit analyser alors qu’elle relaie. Elle s’en prend volontiers au « médiatique », comme si la télévision était la cause d’un aplatissement neuronal. Elle voit des ennemis partout, et non sans raison, puisqu’ils lui ressemblent. Entrez dans des bureaux n’importe où : sécurité, boutons, souris, écrans, claviers. Où sommes-nous ? Des hommes et des femmes, toute la journée, sont devenus des prothèses de leurs machines à communiquer. Ça va, ça vient, ça circule. La misère s’accroît, l’abondance aussi. Table pleine, table rase. Penser ? Mais oui, bien sûr, nous pensons, nous avons des idées, des croyances, des opinions. La société va bien, mais elle pourrait être meilleure. La Bourse baisse et remonte, sa respiration nous contient. La gauche n’est pas assez à gauche, mais, heureusement, la droite se retient d’aller plus à droite. Il y a encore beaucoup à faire pour élargir les droits de l’Homme. Le Bien reste le Bien et le Mal le Mal.

Penser ? Mais qu’appelez-vous penser ? Voici un penseur :

« La pensée à voie unique qui se propage de plus en plus et sous diverses formes est un des aspects imprévus et discrets de la domination de l’essence de la technique. Cette essence, en effet, veut l’unicité absolue de signification, et c’est parce qu’elle la veut qu’elle en a besoin. »

De quand date cette proposition ? D’il y a cinquante ans, en 1952. Et comment se nomme ce penseur prophétique ? Ici, j’hésite, je mesure les ennuis que va me provoquer d’écrire son nom. Mais enfin, oui, c’est lui, le diable en personne, Martin Heidegger, dans ce livre admirable, Qu’appelle-t-on penser ?

La « pensée à voie unique » n’est pas ce que certains journalistes pressés ont qualifié de « pensée unique ». La « voie unique » (comme des rails), c’est « l’unicité absolue de signification ». Voilà le but, le moteur, la cible. Sont bien entendu exclus comme superflus et ralentisseurs les sauts, les embardées, les nuances, les digressions, les superpositions de sens, les jeux de mots autres que divertissants, les allusions, les perspectives inutiles, les doutes, la culture intempestive, l’ironie feutrée, bref, tout ce qui pourrait nous faire dérailler.

Les terroristes sont partout, ils vous attendent au bout d’une phrase. Il y a urgence dans le transport, une bombe est vite posée, vous avez peur et vous avez raison, des virus invisibles vous guettent. Plus la machine se perfectionne et plus les parasites sont dangereux. Une panne d’identité vous menace. Votre Dieu est en danger, vos convictions aussi, peu importe lesquelles. C’est difficile à avouer, mais vous avez tendance à ne plus croire en rien, l’avenir de l’humanité vous fatigue, la maladie et la pollution rôdent, même la mort n’est plus ce qu’elle était, la naissance non plus, et le sexe, n’en parlons pas, il est mis désormais à toutes les sauces.

Seriez-vous réactionnaire ? Mais non, vous n’avez pas l’impression que c’était mieux « avant ». Avant quoi, d’ailleurs ? L’électricité, le téléphone, la puce électronique, l’avion, les fusées ? Non, vous êtes résolument pour la science, la paix, le contrôle des naissances, le métissage, l’émancipation des femmes, le droit d’ingérence humanitaire, l’instruction laïque et obligatoire. C’est l’avenir qui vous tracasse, un avenir bizarre, qui ne correspond plus au passé qui allait vers lui. C’est le Temps lui-même qui n’a plus son battement familier. On se souvient de l’anecdote célèbre d’Arthur Cravan en visite chez André Gide et lui posant la question : « Monsieur Gide, où en sommes-nous avec le temps ? » Et Gide de tirer sa montre : « Six heures et quart. » Mais ce n’était pas la question. Trop simple.

Je n’aurais pas dû citer Heidegger, et je sais aussi qu’il faut que je me retienne de citer Nietzsche. Leurs pensées ne conviennent pas à la « voie unique ». Ils se sont gravement trompés, on nous le rappelle tous les jours. Heidegger est définitivement nazi et Nietzsche misogyne. Nous avons besoin de sagesse, de bouddhisme adapté, d’humanisme renforcé. Et pourtant l’angoisse est là, elle dit ce qui est, à savoir l’étrange destin de la terre dans son ensemble et jusque dans ses moindres recoins.

« Ce destin ébranlera toute la pensée de l’homme à la fois, et dans des dimensions auprès desquelles ce que les hommes d’aujourd’hui prennent pour une agonie limitée à un secteur — les sursauts de la Littérature — fera figure de simple détail. »

Encore un passage de Qu’appelle-t-on penser ?

L’ébranlement dont il est ici question n’est pas un simple renversement ou un effondrement, et il n’est même pas impossible qu’il prépare autre chose, un tout autre horizon, un tout autre repos. S’agirait-il alors, paradoxalement, d’un progressisme ? Mais non. Ni pessimisme ni optimisme. Plutôt un autre rapport au temps. Mais c’est là, peut-être, ce que nous ne voulons pas. Ce serait trop gratuit, irreprésentable, inévaluable, énorme. Trop simple, surtout. Trop délivrant, trop libre. Après tout, il y a un petit livre qu’on peut relire ces temps-ci (et je m’étonne qu’il ne soit pas à l’Index) : La Servitude volontaire de La Boétie. Traduction moderne : l’abîme du masochisme. La vieille mort a son attrait, c’est même une pulsion. Eros n’en est le plus souvent, hélas, que le domestique. La volonté a son secret qui consiste à préférer rien que ne rien vouloir.

Sur ce point, l’actualité est bavarde. De quoi en avoir la nausée. Ce que ressent, justement, à un tournant de l’Histoire qui n’est pas sans rapport avec le nôtre, le héros de Sartre :

« Quand on vit seul, on ne sait même plus ce que c’est que raconter : le vraisemblable disparaît en même temps que les amis. Les événements aussi. On les laisse couler, on voit surgir brusquement des gens qui parlent et qui s’en vont, on plonge dans des histoires sans queue ni tête, on ferait un exécrable témoin. Mais tout l’invraisemblable, en compensation, tout ce qui ne pourrait pas être cru dans les cafés, on ne le manque pas. »

Sartre, avant qu’il décide, lui aussi, d’instrumentaliser sa pensée, avait une très forte tendance à penser. C’est d’ailleurs, au fond, ce qu’on lui reproche. Avec lui, un personnage considérable entre en scène, que le temps qui court a décidé d’oublier : l’Existence. Eh oui, la pure, centrale, ennuyeuse et écrasante existence :

« Tout ce qui reste de réel en moi, c’est de l’existence qui se sent exister. »

Et encore :

« La vérité, c’est que je ne peux pas lâcher ma plume : je crois que je vais avoir la Nausée et j’ai l’impression de la retarder en écrivant. Alors, j’écris ce qui me passe par la tête. »

Marée noire du bavardage.

C’est ça, parlez-nous de votre existence. On verra assez vite qui ment, dissimule, aime, déteste ou dit la vérité. D’où parlez-vous ? n’était pas du tout une question idiote. Elle est à reprendre, on ne l’évoque plus beaucoup. Elle est apparue à son heure. Elle est plus mémorable que des slogans rabâchés comme le célèbre « Il est interdit d’interdire ». Votre existence, elle seule, pas vos opinions, vos idées. Pas le film que vous avez vu, ni les conversations que vous avez entendues. Ce qui vous est proche, intimement proche. Vous sortez du « on dit », vous retardez la Nausée. Vous avez une chance d’échapper à la marée noire du bavardage.

Comme c’est curieux, la poésie, soudain, la vraie, vous fait signe. Presque rien, pourtant, à peine une couleur négligée. Il ne s’agit pas de « raconter », d’inventer des histoires, de transformer la vie en roman, comme le veut intensément la marchandise illusionniste, mais, déclic, de vous sentir exister. Vous vous l’interdisiez ? Au nom de quoi ? En effet, personne ne vous le souhaite. Pariez donc pour l’invraisemblable. Il ne vaut rien, juste de la pensée. »

Philippe Sollers, Le Monde du 13-12-02, L’Infini n°82.

***

Paris, le 13 janvier 2021


Illustration : PileFace.com, « Pensée, année zéro » – Tête d’homme de Picasso

Plus de publications sur Facebook : Onfoncedanslemur

2 commentaires sur “[Philippe Solers] Pensée, année zéro

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  1. DÉBAT D’IDÉES : Ce texte de Philippe Sollers est de la merde. = = = Je l’ai lu et le comprend de la première à la dernière ligne (je me suis intéressé à la philosophie durant plusieurs années). Il tient plus de la poésie que de la science. Il ne nous apprend rien sur ce qu’est « penser mieux ». = = = ÇA PUE LA PHILOSOPHIE. = = = La science nous permet de penser mieux, pas la philosophie. Le philosophe se contente de « couper les mots en quatre », de « définir une définition définie » ou encore de nous faire croire que « lorsque 3 clampins énonce la même idée dans le monde nous avons affaire à la naissance d’une nouvelle idéologie » que, heureusement pour nous les gueux qui ne pensons pas philosophiquement, il aurait découvert. Il n’y a rien de concret dans ce texte, que des inventions de l’esprit. = = = (J’espère que j’ai bien choisi mes mots, mais, ne l’oublions pas, il ne s’agit pas de « couper les mots en quatre » mais de découvrir un peu plus de quoi est fait le réel = comme en science = et non de se transformer en  » Don Quichotte des courants de pensées » imaginaires. 😉

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    1. « de la merde » ? Le mot me semble un peu dur, mais peut-être faut-il justement employer ce terme pour la dire la « vérité » de ce texte. Je dirais seulement qu’il est creux, comme tout ce qu’a écrit Solers. Ce monsieur a seulement du talent pour écrire d’une plume particulièrement légère. Il a l’art d’effleurer les choses, passant de l’une à l’autre sans jamais s’arrêter, de sorte qu’il parle de la réalité de façon fort élégante. Tout est dans le style chez lui. Il ne soutient jamais aucune thèse, il se contente de suggérer. Dans le fond, je voudrais bien pouvoir dire que ce texte, c’est de la merde, mais je ne sais pas comment le justifier, alors je m’abstiens. En tout cas, merci pour votre réaction qui me fait me sentir moins seul.

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