Le rôle crucial des affects

Pourquoi on déteste la nature et l’écologie.


Pour lutter contre la destruction de la biosphère et le réchauffement climatique, il est légitime de faire feu de tout bois, et donc d’impliquer les individus. L’on attend de chacun qu’il prenne conscience de la situation, qu’il change ses mauvaises habitudes, restreigne sa consommation, et se montre enfin « responsable », voire qu’il s’engage selon ses moyens dans la lutte collective. C’est effectivement ce qu’il faudrait, mais chacun est mû par des affects où la Raison ne joue aucun rôle, et qui poussent au contraire dans la mauvaise direction.

Nous avons pris conscience de ce phénomène en observant nos réactions face aux discours des « anti-viandes ». Bien que nous soyons fermement convaincu de la nécessité d’en manger moins, cette idée nous fait « flipper grave », elle nous révolte. Auparavant, nous imputions cette réaction à des discours mal conçus et contre-productifs, mais en réalité elle est surtout affective, aucun argument rationnel ne saurait la justifier. Nous sommes clairement aux antipodes des militants qui se font un point d’honneur d’accorder leurs actes à leurs convictions, (comme Bonpote qui a plaqué son job pour se consacrer à son blog), mais il serait vain de nous jeter la pierre parce que les militants, de leur côté, sont bien incapables d’expliquer pourquoi ils sont motivés.1 Dans « Comment change le monde », nous avons vu le cas de Jean-Marc Jancovici qui a conté son histoire devant un micro : en découvrant la problématique du RC et du carbone, il a compris spontanément que c’était un sujet pour lui. Une clef venait de rencontrer sa serrure. C’est admirable mais rarissime : l’individu lambda, dans lequel se reconnaît volontiers votre serviteur, ne vit pas du tout de cette façon-là.

Comme expliqué dans « Le bug humain », le commun des mortels est dominé par son « système de récompense », un système dont la tyrannie s’exerce aussi bien pour des lardons, des œufs ou du fromage dans une assiette de pâtes que pour l’achat d’une « salle de bain à 50.000 dollars ». Les récompenses convoitées changent avec le niveau de revenus, mais le schéma de fonctionnement reste le même, et cela a une conséquence terrible. Non seulement on en cherche toujours de nouvelles, (sans cela, militants, pionniers et artistes n’existeraient pas), mais on répugne à renoncer à celles acquises. Cela explique le phénomène inattendu et surprenant des « vols pour nulle part » qui sont apparus pendant l’épidémie : leur absurdité apparente en dit long sur la puissance du système de récompense.

De manière générale, les gens ressentent de la répulsion à la seule évocation de devoir se restreindre, c’est pourquoi Marine Le Pen n’a pas hésité à proférer « 3 mensonges en 20 secondes » dans cette vidéo2 :

  • « Le mode de vie français ne se négocie pas. »
  • « Nous sommes déjà, et heureusement, les meilleurs élèves de la classe écologique. »
  • « Grâce au nucléaire, nous disposons déjà d’une économie décarbonée dans sa majorité. »

C’est évidemment un discours sans aspérité comme on les aime chez les publicistes : il vise à attirer des électeurs en leur expliquant que l’écologie et le climat n’exigent aucun effort de leur part, et donc qu’on n’ira pas les « faire flipper » avec ça. A l’exact opposé, vous avez les 150 propositions de la CCC dont chacune, présentée seule, aurait déjà soulevé un tollé. Punitive ou pas, l’écologie ne peut être que répulsive, parce qu’elle contrarie les affects qui aujourd’hui font le bien être de monsieur et madame Toutlemonde, aussi mesquin soit ce bien être, comme de pouvoir ajouter des lardons à ses pâtes. Notons que ce n’est pas tant l’interdit qui soulève la réprobation que la perspective qu’il advienne, un peu comme celle du « grand remplacement » qu’agite l’extrême-droite. Somme toute, si l’on taxait la viande comme le tabac, ça râlerait beaucoup dans les chaumières, mais la grogne se dissiperait rapidement. Les faits ne font pas peur, on s’y habitue, on les ignore le plus souvent, ce qui autorise à penser qu’un monde sans viande serait de facto tout à fait vivable.

Mais si monsieur et madame Toutlemonde réagissent avant tout selon leurs affects, qu’en est-il des élites ? Réponse : pareil mais en mille fois pire. A leur niveau, discours et théories sur la bonne marche du monde visent avant tout à pérenniser et augmenter leurs pouvoirs, privilèges, rentes, et avantages de toutes natures. Ils savent très bien qui sont leurs ennemis, les écolos et les Gilets Jaunes, et les diabolisent à l’antenne pour prendre leurs électeurs dans le sens du poil. Dame ! C’est qu’il s’agit pour eux de pouvoir continuer à vendre des SUV, des voyages, des produits de luxe, des fringues et des smartphones, et dégager de substantielles marges pour étendre leurs parts de marché à l’international. La nature ? Ils l’adorent, mais depuis une piscine dans le Costa Rica.

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En réalité, on déteste la nature, même les « classes moyennes » ne l’apprécient qu’à condition de ne rien perdre de leur confort. Et cela s’explique aisément : elle ne joue aucun rôle dans l’éducation, elle fait seulement partie de l’enseignement où elle est une matière parmi d’autres. Cela n’empêche pas des vocations mais laisse les masses dans l’ignorance de ce qu’elle est vraiment. Donc, quand vous expliquez l’écologie à un adulte qui n’a jamais été confronté à « la nature », n’a jamais eu besoin de s’en soucier, ne s’est jamais posé de questions, ne la connaît que par images d’Épinal, (comme les dinosaures de la préhistoire), n’en a aucune expérience sérieuse, et pour tout dire s’en fiche royalement sauf pour y faire son footing, et bien votre discours tombe dans le vide, à plat, dans un désert où il ne trouve rien pour s’accrocher. Contrairement aux cas exemplaires précédemment cités, ça ne peut pas matcher, autant essayer de faire comprendre la courbure de l’univers au moment du Big Bang.

Tout le monde aime bien la nature en images, on aime la contempler et s’y reposer, mais elle ne peut pas motiver les masses. Ses malheurs ne sont pas les nôtres, et la civilisation s’est construite contre elle. Les citoyens sont « armés » pour apprendre un métier, gagner leur vie, se faire construire un pavillon et y élever leurs enfants, pas pour vivre dans une cabane. Pour qu’il en aille autrement, il faudrait « préparer » les esprits à devoir faire de nombreux renoncements, c’est-à-dire faire le deuil des attentes que le système suscite à n’en plus finir. (C’est à peu près le discours des collapsologues nous semble-t-il, mais ils n’ont pas bonne presse.) Vu ainsi, le problème de la viande ne se limite pas à la souffrance animale et au CO2, il concerne avant tout notre attachement à en consommer. Comment parler aux gens pour qu’ils fassent l’effort d’y renoncer ? C’est toute la question. Dont personne n’a la réponse. On ne peut quand même pas les « rééduquer » à la mode communiste, ni les forcer à apprendre la diététique. Quant à les bombarder d’images chocs, comme le font certains sur FB, ça va deux minutes, on se lasse vite. Entre un pavé de rumsteak saignant à point et un animal qui se tord de douleur, le choix est vite fait : le cerveau est programmé pour conserver un bon souvenir du premier et oublier le second. Donc on ne changera pas, ou pas assez vite, pas assez massivement, et l’on consommera de la viande tant qu’il y en aura dans les supermarchés.

Paris, le 16 mars 2021

1 On peut toujours expliquer le pourquoi d’une motivation, mais les explications ne peuvent que renvoyer à des faits qui doivent à leur tour être expliqués. Finalement, tout découle de l’histoire singulière des individus, une histoire qui peut, ou non, conduire à motiver certains.

2 Vidéo publiée par Bonpote et relayée par une fan du blog, nous les remercions vivement tous les deux.


Autres billets où il est question des affects :

Autres billets qui concernent la viande :

Illustration : Association Marsat Nature

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Adresse de base du blog : https://onfoncedanslemur.wordpress.com/

4 commentaires sur “Le rôle crucial des affects

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  1. Bonjour,

    Merci pour vos articles.

    Nous sommes dans une mécanique de consommation depuis toujours car notre nature est ainsi, nous partageons ce comportement avec l’ensemble du vivant sur cette terre.

    Le constater et non le déplorer – de même constater et non déplorer qu’il y ait des limites, c’est ainsi.
    Nous ne sommes très malins individuellement mais pas clairvoyants collectivement, il est vrai que c’est complexe et nous ne savons pas maitriser le complexe.

    Nous sommes aux limites et « On fonce dans le mur ». Voilà. c’est dit et bien dit et souvent démontré. Le mur est bien concret et jouera sa fonction de mur.
    Un crac d’horreur pour nous tous.
    Chacun doit travailler à se sauver, c’est un travail immense et très intéressant, non pas pour soi, quel intérêt, mais pour l’autre ainsi qu’il est indiqué dans les avions, mettre soi même son masque si on veut mettre ensuite le masque sur la bouche de l’enfant.

    Les masses, les vitesses, la dynamique en jeu est tellement immense que la question n’est plus de mettre ou non des lardons dans ses pâtes, quoique je me pose souvent la question les soirs de déprime.
    Laborie permettait de penser que des rats soumis à des test stressants qui pouvaient se battre ne développaient aucun cancer, deux rats isolés soumis à stress développaient vite un cancer.
    Quand nous sommes face à l’impossible si on nous laisse le choix nous préférons le combat. par exemple, contre les lardons dans les pâtes. c’est petit mais ça marche et ça occupe le temps et réduit le stress.
    bien à vous

    Aimé par 1 personne

    1. C’est surtout moi qui dois vous remercier de bien vouloir lire ma petite prose ! Même si elle est intéressante, (à qui veut bien se donner la peine de s’y intéresser), ce n’est jamais que des mots, vous savez, rien d’essentiel eu égard à la réalité.

      Je vois avec plaisir que nous sommes sur la même longueur, mais que vous avez choisi de combattre. J’en suis malheureusement incapable, c’est affaire de constitution, pas de mauvaise volonté ni de cynisme. Et vous connaissez le proverbe : « il faut de tout pour faire un monde », donc y compris des gens qui se battent, ne serait-ce que pour « sauver l’honneur », et prouver que tout le monde n’est pas abruti par le système.

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  2. Bonjour.
    De toute façon.. » Covid » ou pas..on fonce dans le mur…
    La Nature est notre seul lien et repère en guise de bienfaits dans tout notre être intérieur, et pas que sur le plan de la santé..
    Santé : Pourquoi la Nature nous fait du bien ?..
    http://janus157.canalblog.com/archives/2021/02/12/38810286.html#c88639410
    Santé : Pourquoi la Nature nous fait du bien ?..
    Shinrin Yoku – L’art et la science du bain de forêt..Vive la Nature !..
    http://janus157.canalblog.com/archives/2021/02/05/38797647.html#c88635066
    Shinrin Yoku – L’art et la science du bain de forêt..Vive la Nature !..
    Le monde moderne va trop vite..court à sa..propre perte..Heidegger..
    La technique comme danger suprême..
    http://janus157.canalblog.com/archives/2016/05/03/33758093.html
    La technique comme danger suprême..
    Bonne fin de journée à vous, respectueusement..Denis.

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    1. Merci infiniment pour vos articles très intéressants. Il n’y a que celui sur le « bain de forêt » que j’ai seulement survolé parce que je flippe de ne pouvoir profiter d’aucune forêt. S’agissant du goût des Français pour la nature, (37% en profitent tous les jours, 39% s’y immergent une fois par semaine) : comment expliquer que ces chiffres ne se retrouvent pas dans le vote écolo ? Ce n’est pas uniquement parce qu’ils seraient mauvais en politique, c’est surtout parce que la nature n’est pas un souci pour le plus grand nombre.

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