La physique et le vivant

Ce n’est pas l’entropie qui détruit la planète mais l’énergie. La civilisation occidentale est pour le monde vivant un éléphant dans un magasin de porcelaines.


L’ordre, l’entropie et l’information sont le Père, le Fils et le Saint Esprit de cette grande foutaise qu’est le monde moderne. Navré de la vulgarité, mais il faut bien appeler les choses par leur nom, et ce monde nous dégoûte profondément, car l’on y voit de grands intellectuels, pourtant épris d’humanisme, tomber tête la première dans la physique abstraite avec l’intention de « sauver la planète ». Mais reprenons depuis le début, sans quoi on ne peut rien comprendre.

Réagissant au billet « Pourquoi on ne peut rien faire », (sur un ton « pète sec » aussi amusant que stimulant), un lecteur écrit :

« Vous êtes focus sur l’énergie alors qu’il s’agirait de focus sur l’information (qui ralentit l’entropie) cf. François Roddier1 : une société ne s’effondre pas parce qu’elle épuise ses ressources mais parce qu’elle ne maximise pas suffisamment l’information afin de ralentir le phénomène entropique. »

Mignerot-extrait-3Seulement voilà : l’entropie est une grandeur physique, pas un phénomène, et les grandeurs ne font rien : la hauteur des murs n’a jamais fait un mur. L’entropie n’est pas non plus une substance, ce n’est pas comme du pétrole au sortir d’un puits, ou du CO2 rejeté par une combustion. Sous des manières de parler qui certes sont légitimes, les gens croient n’importe quoi. Le regretté Bernard Stiegler est tombé dans le même piège. Écoutons-le dans cette interview dont nous avons retenu ce moment cocasse :

[34′] « J’en profite pour dire pourquoi Aurélien Barrau ne fait pas son travail. (…) Je pense que sur la science il dit parfois des choses extrêmement légères.2 (…) Parce qu’un jour j’ai fait une conférence à Grenoble, (…), où j’expliquais ce que nous faisons à Seine Saint-Denis, pourquoi il faut lutter contre l’entropie, réorganiser toute l’économie pour lutter contre l’entropie, et Aurélien Barrau est venu me voir à la fin en me disant : c’est très bien tout ce que vous avez dit sauf que, en tant que physicien, moi je veux dire que le meilleur moyen de réduire l’entropie c’est de bétonner l’Amazonie. »

[37′] « Ça, c’est ce que depuis Ervin Schrödinger on appelle la néguentropie, l’entropie négative. Ca veut dire que les êtres vivants, – évidemment qu’ils produisent de l’entropie, ils rejettent de l’entropie -, mais localement…, ils rejettent de l’entropie plus loin pour produire localement de la néguentropie. »

Selon Bernard Steigler, l’entropie serait donc un fléau de plus en ce bas monde, mais la réponse de son contradicteur montre que l’augmentation de l’entropie n’est pas du tout le problème. Aurélien Barrau sait très bien de quoi il parle, et sa réponse est tout à fait juste, ce n’est pas un sophisme mais une boutade. La page des homonymes de Wikipédia montre que l’entropie est un machin de statistiques, et qu’il faut décliner sa définition en fonction de ses emplois : thermodynamique, trous noirs, physique statistique, information, écologie, mathématiques et informatique, (que du beau monde). Après sa découverte par Rudolf Clausius en 1865, est arrivé l’équation de Boltzmann en 1877, (douze ans après quand même, les physiciens n’ont pas tout compris en une nuit), puis l’entropie de Shannon et sa théorie de l’information en 1948, précédée en 1944 du livre d’Ervin Schrödinger Qu’est-ce que la vie ?, où il porta ce néologisme sur les fonds baptismaux : la néguentropie.

A l’époque, des scientifiques se demandaient pourquoi les êtres vivants avaient « tendance à s’opposer au chaos et à la désorganisation qui régit les systèmes physiques », et leur réponse fut qu’ils « créaient de l’ordre », de la « néguentropie ». Depuis Schrödinger, l’on identifie « l’ordre » du vivant à la néguentropie, le « désordre » à l’entropie physique, l’on affirme que le second détruit le premier et l’on croit avoir tout compris. En fait non, il n’y a pas plus de néguentropie que de beurre en branche, le vivant est d’une nature qui échappe à la physique. Ce n’est pas parce que le type à l’origine de cette histoire s’appelle Schrödinger que l’on va gober ses calculs d’apothicaire : si Dieu ne joue pas aux dés, il ne fait pas non dans la compta. Parce que la néguentropie, c’est un truc qui ressort de calculs que ne renieraient pas les financiers de Wall Street : ce serait en effet de « l’entropie négative », comme une dette serait « de l’argent négatif » ou une consommation d’énergie « de l’énergie négative ». Autrement dit, le vivant ne se distinguerait du physique que du seul signe moins. Malheureusement, partout où l’on utilise ce signe, c’est pour représenter un « contraire de même nature » (au plan calculatoire) : diminution contre augmentation, consommation contre production, au-dessous contre au-dessus, ad libitum. Le vivant serait donc de même nature que le physique à un détail près : il produit « de l’ordre » et non pas « du désordre ». C’est bien sûr ridicule, d’autant plus que « l’ordre » auquel pensent ces messieurs est de nature statistique.

***

Dans la sphère des représentations, nous connaissons deux « outils » fondamentalement différents : le calcul et le langage. Le premier étant adéquat au monde physique et notoirement apte à « produire de l’efficacité », le second a été réduit à la portion congrue, et ne sert plus qu’à « expliquer » ce que « disent » les calculs, ceux-ci ayant une indéniable tendance à faire exister leurs résultats, (ie : à faire croire que « ça existe »), et à faire oublier que rien n’existerait sans le langage, à commencer par l’affirmation de toute existence. Tendance aussi à faire oublier que les équations ne sont pas ventriloques : on les fait parler, on leur fait dire ce qu’on veut, et c’est parfois loufoque quand elles touchent à des questions fondamentales. (On a des preuves.)

Ce n’est pas « le vivant qui produit de l’ordre », c’est au contraire « l’ordre qui produit du vivant », mais un genre d’ordre dont ne parle pas la théorie de Shannon, et qui se trouve noyé dans le plus grand désordre. Omniprésent dans le monde physique, cet ordre n’existe que pour des êtres capables de le lire, et d’en tenir compte d’une façon ou d’une autre. En effet, celui qui nous intéresse vient de ce qu’une chose peut être suivie ou précédée d’une autre, comme A précède B dans l’alphabet, mais à condition que chacune se soit réalisée en laissant une trace qui constitue la mémoire de sa réalisation. On parle de « trace » car le passé de quelque chose ne peut exister, dans le présent d’une autre, que sous cette forme : une trace de pas n’est plus le pas qui l’a produite, mais elle est encore quelque chose, un enfoncement dans le sol de nature physique. Et l’on parle de mémoire car ce n’est pas le caractère physique de la trace qui importe, mais le rôle spécifique qu’elle peut jouer pour un être particulier.

C’est bien clair pour tout le monde ? Ces explications sont incomplètes, et sans doute difficilement compréhensibles, mais elles disent mieux que des calculs dans quelle direction chercher pour découvrir ce qui distingue le vivant du physique : c’est la mémoire. Cette mémoire ne doit rien aux statistiques, car elle n’est ni le cas général ni le cas moyen, mais au contraire le cas particulier, celui qui a été mémorisé, et ne peut exister que pour une autre mémoire. La première a apparaître le fut probablement à cause de cycles physiques. En bref : la combinaison de plusieurs cycles de périodes différentes, (alternance jour/nuit, marées, météo et saisons), ne peut que susciter l’apparition de circonstances particulières à la faveur desquelles des phénomènes récurrents peuvent se déclencher, provoquant des transformations locales susceptibles d’être renforcées par répétition, jusqu’à faire apparaître des embryons de mémoire. Ainsi la vie aurait commencé sur un ordre temporel avant de se localiser dans des organismes capables d’auto-reproduction, et serait avant tout un phénomène collectif où l’individu est l’arbre qui cache la forêt. C’est un peu spéculatif de parler ainsi mais qu’importe : l’ordre dont les êtres vivants ont collectivement besoin est fondé sur des cycles pérennes.

Les humains ne sont pas en train de bousiller la planète à cause de l’entropie, mais parce qu’ils perturbent et cassent les cycles naturels du vivant, et qu’ils le font sur un rythme d’autant plus déchaîné qu’ils y mettent beaucoup d’énergie. CQFD.

Paris, le 29 mai 2021

1 Page Wikipédia de François Roddier et premier billet de son blog aujourd’hui abandonné, (il est né en 1936).

2 Nous sommes bien d’accord avec Bernard Steigler qu’Aurélien Barrau est parfois « léger ». Lire l’annexe de « réfutation du voyage dans le temps » où il martèle, sans le moindre doute ni la moindre nuance, que de (vrais) voyages dans le temps sont possibles, ce n’est qu’une question de technologie. Selon lui, on peut accélérer un corps humain comme une particule du LHC : ce ne serait pas simple mais ce serait faisable.

***

Illustration : Techslides

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