Hommage à Jean-Marc Gancille – 1/2 : la morale

Contexte et références :

Critique d’un discours végan en soutien au petit élevage paysan.


enjeux

Formidable ! Il y a des gens formidables qu’un seul souci anime : « le sort de milliards d’êtres vivants » et « notre avenir collectif ». C’est ce qu’on appelle avoir de la grandeur d’âme, synonyme d’élévation morale, de largeur d’esprit, ou encore de hauteur de vue, par opposition à la bassesse de votre serviteur pris la main dans le sac : il venait de reprocher à monsieur Gancille de faire dans la « psychologie de bistro ».

Nous aussi on pense à « notre avenir collectif », c’est le thème de ce blog, mais nous ne prétendons pas exercer d’influence, seulement exposer une façon de voir. Notre modèle, c’est plutôt la modestie de Van Gogh écrivant à son frère :

« Moi je déclare ne pas en savoir quoique ce soit, mais toujours la vue des étoiles me fait rêver. (…) Si nous prenons le train pour nous rendre à Tarascon ou à Rouen, nous prenons la mort pour aller dans une étoile. »1

Rien de tel chez les Savonarole des réseaux sociaux. Arborant leurs preuves scientifiques comme Moïse ses tablettes, ils sont dans l’action, la planification, le savoir, la certitude et l’évidence, et entendent bien « partager » tout ça avec le reste du monde. Ils sont le camp du Bien, celui dont la Voix doit se faire entendre pour repousser les Forces du Mal, et dans lequel on ne veut pas des irresponsables de notre acabit. Eux sont responsables, voilà ce qui nous oppose, mais des responsables qui laissent quelque peu à désirer.

***

Premier point, qui relève d’un principe élémentaire de la vie en commun : faut-il faire confiance à des gens qui parlent comme si ils étaient « responsables » de « notre avenir collectif » à long terme et du « sort de milliards d’êtres vivants » ? C’est une question à méditer, en gardant à l’esprit que Jérôme Savonarole a fini sur un bûcher après quatre ans de règne seulement. Ils ne sont pas « responsables » au sens propre, bien évidemment, mais ils se sentent l’être et ne manquent pas de vous le faire sentir.

Mais nous, que ressentons-nous à les lire ? Comme bien d’autres personnes qui tombent sur leurs argumentaires torturés, nous ressentons de la colère, car le lecteur qui n’est pas d’accord se voit mis en accusation. Ils partent du principe que la vérité, tout le monde la connaît puisqu’elle est scientifique, ils ont des chiffres qui ne souffrent pas la contestation. Il serait donc logique d’accepter dans la foulée les conséquences qu’ils en tirent, par exemple, on dit ça au hasard, en finir avec « le petit élevage paysan » et adopter un régime 100% végétal. Ensuite arrive ceci, en rouge sur votre écran :

dissnnance-cognitive

La dissonance cognitive ! Si vous n’acceptez pas leurs raisonnements jusqu’au bout, ce n’est pas qu’ils auraient lamentablement échoué à vous convaincre, non, c’est vous qui souffrez d’une contradiction interne à votre petit cerveau, incapable de raccorder les deux bouts. C’est le genre de trucs qui nous colle l’envie furieuse de s’installer devant CNews et de ne plus en bouger. D’autant plus que la dissonance cognitive n’est pas servie seule, c’est juste le ketchup. La citation ci-dessus provient de l’article de Gancille où l’on trouve aussi cet inter-titre :

ne-plus-se-mentir

Voilà, la messe est dite : ce ne sont pas eux qui ont tort, c’est nous qui mentons à nous-mêmes, aux autres, à la face des scientifiques qui proclament la vérité, et à la face des générations futures qui subiront notre inconséquence et notre cynisme. Si ce n’est pas de la psychologie de bazar… Et que dire de cette huitaine de phrases qu’il fait commencer par « le temps est venu » ? Avec ce lyrisme de faiseur mimant le J’accuse de Zola, il montre son intention de « frapper les esprits » : monsieur a donc un Message à faire passer, un Message d’importance n’est-ce pas, « le sort de milliards d’êtres vivants » et « notre avenir collectif » en dépendent…

conscience-2

Les ressorts de la colère commencent à se montrer : ils ne doivent rien à notre conscience en proie à la dissonance cognitive, mais tout à l’arrogance de gens qui causent comme si la destinée du monde était suspendue à leur petit crachoir personnel.

***

Donc monsieur Gancille accuse, assume, ne doute de rien et n’y va pas du dos de la cuillère. Voici comment il introduit son article sur Facebook :

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Nous, les « bons vivants », sommes accusés de « seme[r] la mort », de nous « arrange[r] avec les faits éthiques et scientifiques », et de « précipite[r] [nos semblables] vers le pire », le tout en une phrase, et notre « barbarie » et ses « ravages » ne seraient dus qu’à nos seules « préférences gustatives ». Il va sans dire que Monsieur Gancille, lui, se montre en contre-exemple comme Jésus revenu d’entre les morts, et fait des « choix responsables ».

Deuxième point : sa prose est-elle de nature à ramener les « bons vivants » dans le droit chemin ? Il est permis d’en douter, mais Gancille non, le doute ne l’effleure pas. Il a une conscience aiguë des grands enjeux planétaires, (parce qu’on lui a expliqué le zinzin), mais ce que fait sa plume, ça non, il ne le voit pas, ne le sait pas, ne le sent pas, ne le devine pas, ne le soupçonne pas, ne l’imagine pas et n’y pense pas. Le langage n’est pas pour lui quelque chose de mystérieux, un monde étrange et curieux, c’est quelque chose qu’il sait faire, et qu’il pratique avec une certaine habileté, comme votre serviteur quand il s’ouvre une boîte de petits pois. Ayant donc capté le discours scientifique sur « le petit élevage paysan », avec ses effets délétères sur le climat, les conséquences desdits effets et tout le toutime, il est capable de vous produire un autre effet, de manche celui-là, et ça donne : « sèment la mort ». Trop fort Gancillor !

merci+pauvre-mec+dissonance

Aussi ouverts et sensibles que lui, ses lecteurs n’y voient que du feu, pensent « Waouh, la classe ! », et traitent son accusé du jour, François-Régis Gaudry, de « pauvre mec » quand ce n’est pas de « c*** » (sic).2 Ils ne se rendent pas compte qu’ils avalent de l’éloquence de foire, mais dont la forme est à la fois blessante et stupide. Parce que « semer la mort », c’est ce qu’on dit par exemple des escadrons de la mort, le genre de choses comme ça, assez éloignées du brave type qui se prépare un cassoulet, et dont en principe on a peur, personne ne souhaite en voir dans le pays.

La locution « semer la mort » est extrêmement précise, elle signifie exactement « semer la mort », pas des pâquerettes ou des roses. En locuteur natif du français, Gancille n’aurait jamais écrit « sèment la mort » s’il avait voulu dire « sèment des pâquerettes ». Mais qu’est-ce que « semer la mort » ? C’est bien là tout le problème, on ne le sait pas trop, on n’a que des exemples pour s’en faire une idée, notamment ces escadrons de sinistre mémoire. Donc, quand votre serviteur réalise qu’il est comparable à un membre d’un escadron de la mort, il se sent blessé, calomnié, insulté, et voit son honneur réduit en charpie.

Que cherchent vraiment ces militants à part se flatter l’ego ? Les enjeux ont une dimension morale certaine, évidente et indéniable, mais est-ce une raison de s’en servir comme d’une batte de baseball ? Tous ces gens parlent, écrivent, sonnent, agissent, publient, débattent, soulèvent la poussière, prétendent lutter pour le climat et le bien-être animal, et tout ça avec des mots. Ils ignorent que les mots produisent des effets, on appelle ça la valeur performative du langage, mais le seul qu’ils sachent obtenir est vomitif.

Paris, le 22 juin 2021

1 Lettres à son frère Théo, éditions Grasset – Les deux phrases de notre citation ne sont peut-être pas dans la même lettre.

2 Le commentaire où apparaît « c*** » a été supprimé.


Sur le même sujet :


OFDLM invite lecteurs et lectrices à visionner cette vidéo de 3’45 où Hugo Clément, « militant pour le bien-être animal », cite des chiffres et explique pourquoi il est devenu végétarien. La condition des animaux en élevage industriel est une horreur sans nom, mais ce devrait être une bonne raison pour faire attention à ce que l’on écrit.


Illustration : « Les lauriers de César »

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Un commentaire sur “Hommage à Jean-Marc Gancille – 1/2 : la morale

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  1. Je n’ai pas l’énergie d’impulsion ni l’énergie tout court pour exploser d’agacement au regard des excès, contradictions, imbécilités, difficultés, manque de solutions, exposés par des gens ne voyant qu’une partie de notre situation.

    Le centre du ring est une boule de piquants inapprochable pour moi, un très très gros nœud gordien, tout le monde se casse cerveau et dignité dans le pugilat, mais j’admire un peu, un peu, ceux qui entrent dans la bagarre.

    Il m’a semblé comprendre que les situations complexes ne se résolvent pas dans le même espace ou la complexité s’est développée mais dans la recherche d’un niveau d’organisation au-dessus. (J’ai pourtant lu plusieurs fois e manuel mais il n’était pas très clair pour moi…).
    Je suppose en réfléchissant autrement, surtout en n’essayant pas de s’expliquer dans le même temps et espace que la personne qui s’exprime dans la complexité -Bon voilà, je suis donc devenu totalement abscond, désolé.

    Résumons, Alexandre et son sabre on fait du bon boulot. Sabre de l’esprit par contre.

    Le monsieur de votre post pense le problème exactement comme l’exemple du clou et du marteau que développait souvent Meadows.
    Notre effondrement et notre devenir ne tient pas à la condition animale seule. Loin de là. C’est un peu plus complexe que cela, vous le démontrez souvent.
    Se réapproprier la légitimité de donner et recevoir la mort est très important pour se caler sur un rythme que je crois solide et concret.
    Ma mort, comme la mort de mon parent aimé – humain, animal, végétal voire civilisationnelle. Ce n’est qu’à cette condition que je redécouvre le plaisir, l’exception et la joie urgente de vivre à chaque seconde – même si c’est dans un temps fugace et rude tel que vécu par nos ascendants lointains.

    La souffrance animale est organisée dans une horreur totale. Il ne s’agit pas de corriger de ci de là, il faut muter pour se rendre compte que c’est impossible à continuer ainsi et du coup je remercie L214 mais ça ne veut pas dire supprimer la mise à mort d’un animal pour se nourrir et vivre. La totalité du monde animal de notre planète fonctionne ainsi. Il faut revenir aux fondamentaux.
    J’y travaille de très près à titre personnel et ça n’a rien de simple mais je progresse, trop lentement.

    Je m’arrête là car je deviens bavard.

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