Hommage à Jean-Marc Gancille – 2/2 : l’antispécisme

Contexte et références :

Critique d’un discours végan en soutien au petit élevage paysan. Première partie : « La morale »


Des philosophes qui l’ont conçu aux militants 2.0 qui en font une arme, l’antispécisme choit de façon spectaculaire et cruelle. Si cruelle que même Nicolas Casaux, ennemi abhorré de votre serviteur et antispéciste déclaré, a jugé bon de publier un article de Philippe Oberlé intitulé : « Contre le technomonde végan et décarboné ». Ce texte de vingt mille mots dénonce « la voix du système », une voix qui dit « nous » pour désigner toute l’humanité, alors qu’elle émane exclusivement du monde des affaires, et occulte soigneusement celui des persécutés.1

L’antispécisme est le fruit d’une évolution profonde et sophistiquée de la philosophie que l’on doit aux travaux de vrais penseurs, mais les Jean-Marc Gancille et autres kapos du véganisme sont-ils seulement des « penseurs » ? C’est pour répondre à cette question que nous avions publié « Pensée, année zéro » de Philippe Sollers, un article où il s’interroge sur « comment ça pense » de nos jours  :

« On devrait s’en apercevoir peu à peu : ce n’est pas la pensée libre qui est aujourd’hui menacée, mais, plus violemment, la pensée tout court. C’est elle qui est sans cesse dissuadée, atténuée, différée, utilisée et instrumentalisée loin de sa source et de ses possibilités essentielles. Le phénomène n’est pas récent, il vient de très loin, mais il fallait sans doute une planète informatisée pour qu’il éclate au grand jour. »

L’antispécisme est instrumentalisé par les hérauts de la condition animale. Leur « pensée » relève de la signalétique d’aéroports : no meat – no cruelty – no smoking. C’est ainsi que le système compte « sauver la planète » : en gérant « la nature » à une échelle inégalée, car le but affiché est de mettre fin à ce qu’on pourrait appeler « l’ère de l’élevage ». Le système nous veut du bien, sa « lutte acharnée » contre le tabac le montre amplement, mais il veut surtout que le business continue. C’est pourquoi les militants idéologiques nous insupportent : à l’opposé d’un Jancovici pragmatique qui ne fait pas mystère de ses buts, les leurs sont bien trop obscurs et obtus pour qu’on y discerne autre chose que la patte du système, alors qu’ils peuvent donner l’impression de lutter contre lui. (Ce que ne prétend pas Jancovici, et c’est d’ailleurs ce qu’on lui reproche.2) Ils disent vouloir « sauver la planète », ils ne feront que « sauver le système » dans ce qu’il a de pire.

***

L’article de Jean-Marc Gancille annonce d’emblée la couleur et parle de « cruauté intrinsèque » :

incipit

Son incipit à la syntaxe boiteuse, (l’on ne voit pas comment un mythe pourrait avoir une empreinte environnementale), ne pose pas de problème pour les convaincus, mais pour le petit paysan ? Lui qui croyait prendre soin de ses animaux, découvre avec stupéfaction qu’il se comporte de façon « cruelle ». Nos penseurs 2.0 sont en train de nous dire que « tuer un animal c’est cruel », mais ils le disent comme si c’était une nouveauté, une découverte, une révélation, alors que oui, bien sûr, bien évidemment que « c’est cruel », mais il en va ainsi depuis la nuit des temps. Les petits paysans n’ont jamais prétendu qu’on égorge un cochon pour lui faire plaisir. Ce dont les végans ne tiennent pas compte, c’est qu’il s’agit d’une cruauté assumée parce qu’imputable aux lois de la nature. Quand celle-ci se couvre de neige et que plus rien ne pousse, il faut faire des provisions, c’est aussi bête que ça.

Les antispécistes ne comprennent pas non plus que cette cruauté assumée ne peut pas être perçue comme étant « de la cruauté », parce qu’elle est inscrite depuis des millénaires dans les us et coutumes, les actes vraiment cruels étant condamnés par la loi et la morale. La conséquence logique de cet argument est énorme, car il revient à dire que la cruauté n’entre pas en ligne de compte, ce n’est pas une dimension ou un aspect des traditions. Pour faire simple et expéditif : leurs us et coutumes ne sont pas cruels, ils ignorent la cruauté, ce n’est pas dans leur ADN, ça ne se discute pas. Pour le petit paysan traditionnel, tuer le cochon n’est d’ailleurs ni cruel ni pas-cruel, c’est tuer le cochon, l’un des actes que l’on est amené à faire dans une vie de petit paysan. (De façon parfaitement analogue, les coiffes bretonnes ne sont ni ridicules ni pas-ridicules : elles sont ce qu’elles sont, les coiffes bretonnes.) Et si la question vient malgré tout sur le tapis, (posée par un enfant ou un citadin ignare), alors la leçon est sans appel : « Ben oui, c’est cruel, mais il faut vivre, les humains sont comme les animaux qui doivent tuer pour se nourrir, toute la nature est cruelle. » (Il faut être un urbain smartphoné pour l’avoir oublié, mais dans certaines régions du globe on meurt par dizaines de milliers d’une morsure de serpent, et ce n’est qu’un exemple.)

Si l’on tient toutefois à aborder le problème sous l’angle de la psychologie, leur histoire tombe à l’eau pour une raison bien simple : si cruauté il y a, elle n’est pas intentionnelle. En Inde, quand un homme accuse une femme de « crime d’honneur », la tradition l’autorise à l’asperger d’acide ou la faire brûler vive : on peut parler de « cruauté intrinsèque » parce qu’elle est inhérente à la punition qui doit être aussi douloureuse que possible. La cruauté est alors perpétrée dans un but bien précis, (et en dépit de la loi indienne qui interdit cette pratique), mais l’on ne trouve ni intention ni mobile de cruauté dans nos traditions paysannes, et il ne semble pas que les historiens en aient relevé dans les annales. Il y a une bonne raison à cela : les animaux des petits éleveurs constituent leur bien le plus précieux, c’est même leur raison de vivre, et l’on ne voit pas pourquoi ils voudraient les faire souffrir, ce qui est le but de toute cruauté véritable. Alors, qui est cruel au final : les petits éleveurs où ceux qui les calomnient du haut de leur « conscience » ? A propos, quelle est donc la raison de vivre de sieur Gancille ? On l’a vu dans le premier billet : « notre avenir collectif », un avenir qui exigerait donc que l’on se débarrasse de nos petits éleveurs comme on jette du lest par-dessus bord…

Pour l’anecdote et entre parenthèses, rappelons que paysan et païen ont la même racine pagus qui signifie village en latin. C’est assez drôlatique de découvrir, en ouvrant Wikipédia à l’entrée païen, que c’est un :

« Terme ayant à l’origine une connotation péjorative (le « pagus » étant l’antithèse de la cité, symbole de la civilisation), utilisé par les chrétiens et l’Église pour discréditer les anciennes croyances. »

Il est évident que les dieux païens n’étaient ni vrais ni faux, c’étaient simplement les dieux. Mais quand débarquent les monothéistes avec leurs histoires à dormir debout, les païens ne peuvent pas comprendre, ils sont outrés, parlent de « l’erreur de Nazareth » et voient dans les chrétiens des « onolâtres », (adorateurs d’un âne). Ils avaient bien perçu la profonde stupidité de la nouvelle religion, mais celle-ci est devenue « progrès » grâce aux vertus de la violence éradicatrice de la mémoire et des traditions. Fin de parenthèses et retour à nos végétalistes.

Ils récusent la tradition avec un argument de cour de récré :

« Ce n’est pas parce qu’on a toujours fait comme ça qu’il faudrait continuer. »

Autrement dit, l’existence d’une tradition ne suffit pas à la justifier, c’est indéniable. Nous en connaissons d’ailleurs quelques unes que l’on voudrait bien voir disparaître, dont celle citée plus haut, mais aussi l’excision en Afrique ou certaines recettes de la pharmacopée chinoise. Mais l’argument est-il valable dans le cas des petits éleveurs ? Il présuppose de bonnes raisons pour mettre fin à leurs traditions, mais où sont celles des végans ? Le climat ? Une grande cause, en effet, mais sans rapport avec notre sujet. La cruauté ? Nous venons de voir que la tradition des petits éleveurs en était dépourvue.

Il y a entourloupe, mais pour la saisir il faut malheureusement lire l’article de Gancille.3 On constate qu’il mixtionne deux thèmes étrangers l’un à l’autre : l’impact climatique du « petit élevage paysan » et des pratiques d’abattage contestables. Mais son « discours » ne peut donner, à tout esprit sain dans un corps sain, que l’envie de renverser la table, car il utilise une rhétorique de charlatan :

  • Chaque thème est utilisé « en appui » ou « en renfort » de l’autre alors qu’ils n’ont rien en commun.
  • Il noie le « petit élevage paysan » dans l’élevage tout court, et lui attribue tous les défauts de l’élevage industriel. La dimension culturelle du « petit éleveur paysan » est totalement absente, le mot tradition n’apparaît même pas.
  • Il n’évoque pas « la cruauté » pour dénoncer certaines pratiques, (ce que nous pourrions admettre), il évoque certaines pratiques pour justifier une « cruauté intrinsèque » qui n’existe pas. Il « démontre » ainsi que les petits éleveurs sont cruels dans leur nature et par finalité, donc sans qu’il soit nécessaire de peser leurs actes pour l’affirmer, alors que la vraie cruauté exige l’intention de faire souffrir et des moyens conséquents.

Il aboutit finalement à la seule chose qui l’intéresse : une condamnation sans appel des petits éleveurs paysans. Nous eussions préféré qu’il mît 😆 sa plume 😆 au service d’une autre cause, la fin des SUV pour ne citer qu’un exemple, ces SUV dont on imagine mal qu’ils puissent être la raison de vivre des plus riches.

Paris, le 29 juin 2021

1 Votre serviteur emploie souvent aussi le « nous » pour désigner « tout le monde », toute l’humanité ou tout l’Occident, mais il n’est pas un représentant du système, il ne s’exprime pas à l’ONU, ni à Davos, ni dans les grands quotidiens mainstream, et ce « nous » exclut implicitement les minorités dont il ne fait pas partie.

2 N’ayant toujours rien compris au film, et persistant à lui dénier tout esprit critique, Casaux a récemment pondu un article intitulé : « Contre le régime Jancovichy ». (Sans doute très content de sa trouvaille, le monsieur.)

3 Difficile de critiquer l’article de Gancille sur ses citations et références : il n’y en a absolument aucune.


Sur le même sujet :


OFDLM invite lecteurs et lectrices à visionner cette vidéo de 3’45 où Hugo Clément, « militant pour le bien-être animal », cite des chiffres et explique pourquoi il est devenu végétarien. La condition des animaux en élevage industriel est une horreur sans nom, mais ce devrait être une bonne raison pour faire attention à ce que l’on dit.


Illustration : « Les lauriers de César »

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Un commentaire sur “Hommage à Jean-Marc Gancille – 2/2 : l’antispécisme

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  1. Moi, si j’étais le patron de la nouvelle « usine à viande » qui vient d’ouvrir, et bien je subventionnerait les anti-spécistes pour faire d’une pierre 2 coups : défiscalisation d’une asso « d’intérêt général » et financement d’une campagne marketing à peu de frais.

    Je n’ai pas pu la retrouver, mais je me souviens d’une vidéo ou un mère réfléchissait et se demandait pourquoi elle devrait faire passer son propre enfant avant le chien de son voisin.

    Personnellement, je suis spéciste parce que je lutte contre la souffrance animale et contre les mauvais traitements qu’ils subissent de le part DES HOMMES (je ne penses pas comme certains qu’on devrait interdire au lion de bouffer des gazelles). Je ne vois pas le rapport entre l’anti-spécisme et la souffrance animale. Ce n’est pas parce que je considère que mon chien n’est pas mon égal que j’ai envie de le faire souffrir pour autant, ni aucun autre animal ou même plante (argh, ça doit faire de moi un « régniste » alors je suppose mais heureusement on n’a pas encore d’anti-régniste qui veulent défendre les droits des cailloux). Quelle étrange logique.

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