C’EST LA FAUTE DU CAPITALISME

Les consommateurs ne sont que la cinquième roue du carrosse.


La notion de « système » n’a pas toujours bonne presse, même dans ce milieu bien informé que forment les habitués de la page Facebook du célébrissime Jean-Marc Jancovici. Pour certains d’entre eux, le « système » ne serait pas ce qu’il est sans les consommateurs, ce qui ferait de ceux-ci la condition sine qua non de tout le reste. On en déduit ce corollaire : qu’ils arrêtent ou réduisent leurs achats, et les émissions de GES baisseront mécaniquement. Cerise sur le gâteau : ils feraient enfin preuve d’un comportement responsable, moral et même intelligent. Ce type de raisonnement nous arrache en silence de grands éclats de rire qui ébranlent le ciel jusqu’aux étoiles, nous allons expliquer pourquoi.

Il est indéniable que les consommateurs ont une part plus ou moins « importante » de « responsabilités », (d’où la tentation de leur imputer tous les torts), mais ils ne sont pas la pièce maîtresse de l’échiquier, seulement la cinquième roue du carrosse. Il est indéniable aussi que la plupart se moque royalement de l’avenir de la planète, et qu’ils ne veulent surtout pas « s’emmerder » à réduire leur consommation. Le « système » leur offrant des facilités, des produits et services bien pratiques, (comme de se faire livrer à domicile tout ce qui peut l’être, de rouler dans le confort d’un SUV, ou d’aller faire un tour à Bali), ils ne voient pas pourquoi ils se priveraient d’en profiter. Il faut dire à leur décharge qu’ils n’ont pas été éduqués, formés ou conditionnés pour prendre en compte leur impact écologique, (dont la plupart ignore tout), mais leurs besoins, désirs, envies, position et contraintes sociales, ambitions, amour-propre et culture, toutes choses auxquelles leur striatum est encore plus sensible que la corde du violon sous la caresse de l’archet.

Cependant, même si cela est vrai et bien vrai, il reste à savoir pourquoi les gens qui mettent en avant cette explication le font toujours en minimisant la responsabilité des producteurs. C’est patent dans ce commentaire trouvé sur la page de Jancovici, sous un post concernant la propagande des compagnies pétrolières :

« Il est toujours rassurant de se convaincre, même à tort, que tout ne viendrait que de quelques grosses entreprises, de gros décideurs etc…car dans ce cas la solution serait simplissime: s’en débarrasser; (…) »1

D’autres vont jusqu’à dire que « les vrais responsables du désastre » sont les consommateurs, ce qui signifient que les producteurs, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ne sont pas « les vrais responsables ». Il est évident que la finalité de toute production est une consommation, mais cela ne suffit pas à faire du consommateur le responsable premier ou principal. C’est pourtant ainsi que certains raisonnent : ils voient dans le consommateur le « donneur d’ordre ultime » des capitalistes, celui qui « exige » d’être livré dans la demi-heure qui suit sa commande, le fameux « client roi » devant lequel chaque employé est sommé de faire carpette, et donc celui à cause duquel tout arrive puisqu’il est le premier à en profiter.

***

La thèse étant ainsi posée, expliquons d’où elle peut venir. En faisant du consommateur un « responsable », elle en fait aussi celui qui peut agir et lutter lui-même contre ses angoisses, sans qu’il ressente le besoin ou la nécessité de se joindre à une lutte collective et politique. Il s’agit donc d’une thèse individualiste qui sert à masquer son propre individualisme, car on l’énonce en croyant servir l’intérêt collectif, et en oubliant que ledit intérêt était naguère défendu par les « corps intermédiaires » : partis, syndicats et associations. Souvenons-nous des gilets jaunes : à l’époque, les « chaînes d’info en continu » avaient fait grand cas de ces « corps intermédiaires », et reproché aux manifestants de les ignorer. Mais depuis que la crise est passée, plus aucune télé n’en parle, sinon pour en faire les défenseurs d’intérêts corporatistes, donc opposés à l’intérêt collectif. N’en ayant jamais fini d’étouffer toutes formes de luttes collectives et politiques, le « système » a réduit les individus à l’individualisme, au point qu’ils en viennent à dire que le salut ne peut venir que des individus.2

Cette explication est confirmée selon nous par la citation ci-dessus quand elle prétend qu’il serait « simplissime » de se débarrasser des « gros ». Mais comment ? Que ce soit « simplissime » ou non, seul un mouvement collectif pourrait le faire. Mais comme plus personne n’y croit, (hormis un dernier carré de résistants), il faut en quelque sorte se rabattre sur ce qui est à la portée de tout un chacun, réduire sa consommation, ce qui impose d’en faire la clef du problème. La thèse du consommateur est donc finaliste : on veut y croire, non parce qu’elle explique correctement comment on en est arrivé là, mais parce qu’on y voit le seul moyen qui nous reste de mettre fin au désastre.

Il y a cependant bien pire. Nos avisés internautes semblent ignorer que leur explication représente le triomphe absolu de « l’individualisme méthodologique » que l’on trouve dans les bas fonds conceptuels de l’économie. Écoutons Paul Jorion nous dire ce qu’il en pense dans « La peste de la pensée économique » :

« L’individualisme méthodologique soutient que les comportements collectifs s’identifient à la simple addition des comportements individuels, sans apport supplémentaire. C’est là le contraire de la sociologie qui explique – au moins partiellement – le comportement des individus en fonction des structures sociales dont ils font partie : c’est un psychologisme et un psychologisme absolu fondé sur une conception de l’individu parfaitement maître de tous ses comportements, lesquels résultent de ses décisions fondées toutes sur une logique d’une précision mathématique implacable. »

Notons qu’on retrouve cette conception de l’individu dans l’idée que : « personne n’a obligation d’acheter un SUV et de changer de smartphone tous les 2 ans », c’est-à-dire que chacun choisit et donc maîtrise sa consommation. Jorion poursuit :

« On passe à côté de quoi quand on souscrit à l’individualisme méthodologique ? On passe à côté de la quasi totalité des faits économiques. Plus précisément, on passe à côté de l’ensemble des cas où le tout est davantage que la somme des parties : tous les cas où le comportement collectif est d’un autre ordre que celui des individus isolés et dépasse leur compréhension, ainsi que tous les cas où les individus se trompent quant à l’impact de leurs actions et méconnaissent leurs motivations. »

Finalement, pointer du doigt le consommateur n’est jamais qu’une posture morale qui flatte l’ego du propriétaire du doigt, et le dispense d’analyses plus approfondies. C’est aussi la stratégie des producteurs depuis Keep America Beautiful en 1953, afin de détourner l’attention du public des vrais coupables.3

***

Expliquons maintenant pourquoi c’est la faute du capitalisme. L’argument selon lequel : « personne n’a obligation d’acheter un SUV et de changer de smartphone tous les 2 ans », s’applique aux industriels que rien n’oblige à vendre des SUV ni à sortir un nouveau smartphone tous les deux ans. Alors pourquoi le font-ils ? Comme on le voit, cela n’explique rien, ni comment on en est arrivé là, ni comment on pourrait s’en sortir.

C’est bien le pourquoi qui manque, car le comment est connu : capital, marketing, innovation, investissement, production, emploi, vente, bénéfice, et le cycle recommence, une vraie machine infernale. Mais qui l’a créée ? Qui l’a mise en place ? Les consommateurs ? Notre idée est qu’au départ ces derniers n’étaient demandeurs de rien, ils n’existaient même pas : il n’y avait que des petits paysans et des petits artisans, ainsi que des ouvriers traités en esclaves par les premiers capitalistes. Dans les champs de coton, les Noirs étaient du reste de vrais esclaves, et les « consommateurs » se confondaient avec les producteurs : la classe dominante à laquelle revenait tous les biens et tous les bénéfices.

Cependant, soumis à la baisse tendancielle du taux de profit, (un phénomène empirique que personne ne conteste), capitalistes et entreprises n’ont eu de cesse d’innover pour y palier, jusqu’au jour où un certain Henry Ford inventa le fordisme :

« [un] terme par lequel on désigne l’ensemble des procédures (explicites ou implicites) par lesquelles les salaires se sont progressivement indexés sur les gains de productivité ».

Les ouvriers ne pouvaient être que demandeurs d’une amélioration de leur sort, mais la solution de Ford mariait remède et poison : travail à la chaîne inhumain, et « liberté » d’acheter ses voitures pour aller n’importe où, genre : « Je n’ai besoin de personne en Harley Davidson ». Cette solution était plus individualiste que collectiviste, car elle servait les intérêts concurrentiels de son promoteur avant ceux des consommateurs. La vraie finalité du système et sa seule raison d’être ne tiennent qu’à l’accumulation de capital : avec Henri Ford, les capitalistes comprirent qu’ils pouvaient faire circuler plus d’argent dans la population, car il finit sa course dans la poche des plus malins et des moins scrupuleux.

De fil en aiguille, le schéma fordiste a gagné tous les domaines de la vie, et a touché particulièrement la communication dont les jalons techniques vont du télégraphe aux « réseaux sociaux » sur Internet, instillant un individualisme toujours plus invasif et irrémédiable. Toujours plus pernicieux aussi, car, à voir les réactions de certains, il est manifeste que beaucoup de gens croient ne pas être « individualistes » parce qu’ils pensent « collectif », mais ils le sont de facto. Penser ne suffit pas. Et quand bien même ne le seraient-ils pas, le monde l’est pour eux : l’hallucinante quantité des échanges sur Internet, combinée à leur immédiateté sans lendemain et sans intérêt, fait de chacun un pixel noyé dans la masse. Bien sûr, quelques personnalités émergent et les mentalités changent peu à peu, mais les vices fondamentaux, initiés par les capitalistes, ne disparaîtront qu’avec le léviathan qu’ils ont créé.

Paris, le 26 octobre 2021

1 Le commentaire complet met sur un pied d’égalité les producteurs qui tirent profit de leurs capitaux et les consommateurs qui tirent profit des produits et services : « Il est toujours rassurant de se convaincre, même à tort, que tout ne viendrait que de quelques grosses entreprises, de gros décideurs etc…car dans ce cas la solution serait simplissime: s’en débarrasser; hélas si ces entreprises ont du poids, c’est en raison même de l’énorme service qu’elles nous rendent, même si ce service comporte des effets secondaires assez destructeurs. Les gens ont tendance à penser que lorsqu’il y a un vendeur et un acheteur c’est le vendeur qui « profite » alors que l’acheteur ne serait qu’un gogo qui se ferait avoir. C’est totalement faux car si l’un empoche de l’argent, l’autre empoche un produit ou un service dont en général il ne se plaint pas. »

2 Et que l’on ne vienne pas nous dire que les « réseaux sociaux » pourraient jouer le même rôle que les « corps intermédiaires ». Les liens qu’ils permettent sont hyper-individualistes : chacun peut appartenir à quantité de « groupes » de son choix, être le centre de son propre réseau de « followers », s’intéresser à autant de thématiques que bon lui semble, le tout en compagnie de semblables dont il ne connaît que le nom. Les « luttes » qui s’y déroulent son terriblement fragmentées, et n’exercent d’autres influences que ponctuelles, quand l’une d’elles fait le « buzz ». Ces « réseaux sociaux » ont surtout le gros défaut d’avaler de gigantesques quantité d’électricité, en pure perte pour la collectivité puisque leur usage est avant tout individualiste.

3 Plus de détails dans « Producteurs et consommateurs ».


Autres billets sur la culpabilité du consommateur :


Illustration : source inconnue.

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Un commentaire sur “C’EST LA FAUTE DU CAPITALISME

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  1. Beigne perdu : à propos de La Théorie du donut de Kate Raworth
    par Yves-Marie Abraham (Canada) , 22 octobre 2021

    Comment bâtir un monde plus soutenable et plus juste ? Telle est en substance la question à laquelle s’attaque Kate Raworth dans cet ouvrage. Pour « l’économiste rebelle », ainsi que se plaît à la présenter son éditeur, la solution consiste essentiellement à redéfinir ce que nous appelons l’économie ou, selon un langage à la mode ces temps-ci, à écrire un « nouveau récit économique ». Quel est donc le contenu du « narratif » que nous propose cette ancienne chercheuse chez OXFAM, et quels sont les apports de sa redéfinition de l’économie dans la perspective d’une transition vers des sociétés post-croissance ? C’est à ces deux questions que je me suis efforcé de répondre ici[1].

    Vieilles histoires
    D’abord, en quoi consiste le « récit » actuel, que Raworth juge périmé ? Dans sa version la plus élémentaire, explique-t-elle, il met en scène essentiellement deux types d’acteurs : les ménages et les entreprises. Les premiers vendent leur force de travail aux seconds, en échange de salaires. Avec cet argent, ils achètent des biens et des services dont ils ont besoin pour vivre et que produisent les entreprises grâce au capital dont elles disposent. Deux autres acteurs viennent médier parfois ces échanges. D’une part, les banques, qui collectent de l’épargne, avec laquelle elles interviennent pour soutenir la production de marchandises (biens et services). D’autre part, les États qui collectent des impôts, puis les dépensent dans diverses activités affectant les échanges entre ménages et entreprises.

    Source : Kate Raworth, La Théorie du donut. L’économie de demain en sept principes, Plon, 2018, p. 70.
    Qu’est-ce qui fait courir ces acteurs ? Tous s’efforcent dans le fond de s’enrichir, pour satisfaire au mieux leurs intérêts propres. La hausse du PIB, autrement dit la hausse continue de la quantité de marchandises (biens et services) produites et vendues au sein de la population concernée, est envisagée comme le meilleur moyen de permettre à chacun et chacune de « maximiser son utilité »[2], selon la formule canonique de l’économie orthodoxe. Cette croissance est présentée également comme la solution la plus adéquate pour réduire les inégalités qui peuvent parfois émerger entre les acteurs embarqués dans ce carrousel endiablé. De même, elle est la promesse de réussir finalement à entretenir des milieux de vie sains et agréables, même si elle peut se traduire à l’occasion par certaines dégradations sur le plan écologique.

    Comment générer cette bienfaisante croissance ? En utilisant de manière toujours plus efficace ces deux facteurs de production que sont le travail humain et le capital accumulé, et cela grâce principalement à l’innovation en général, et à l’innovation technologique en particulier. Quant à cet effort pour gagner constamment en productivité, il est pour l’essentiel spontané. Nul besoin de le provoquer, ni même de le planifier à grande échelle. Suffisent à l’entretenir le souci de chacun d’améliorer sa condition et la concurrence qui règne entre acteurs, pour augmenter leurs chances de s’enrichir via leurs échanges sur le marché.

    Quel est le problème de ce « récit », d’après Raworth ? Il s’avère dangereusement chimérique. Cette fameuse course à la croissance en effet ne se traduit pas spontanément par une amélioration du sort de tous les acteurs impliqués, ni par une réduction des inégalités de richesses entre eux, bien au contraire. De même, elle se révèle de plus en plus destructrice sur le plan écologique, au point de rendre plausible l’éventualité d’un effondrement civilisationnel. Pour ces deux raisons, c’est la pérennité même de nos sociétés, voire de l’espèce humaine, qui semble désormais menacée. Par conséquent, soutient Raworth, il est urgent de cesser de continuer à raconter et se raconter cette « histoire » et d’en élaborer une autre.

    Nouveau récit
    Quelles sont les grandes lignes du récit que l’autrice tente de faire valoir ? L’essentiel, selon elle, est d’abord de rappeler que l’activité économique ne se déroule pas en circuit fermé. Elle dépend étroitement de sociétés humaines, qui elles-mêmes ne peuvent se reproduire que dans le respect des contraintes biophysiques propres à la planète que nous habitons. Autrement dit, l’économie est un « sous-système » du monde social, qui lui-même s’insère dans le monde naturel. L’erreur majeure de la théorie économique standard est de l’avoir en quelque sorte ignoré. Raworth demande avant tout que le « récit économique » intègre ces deux éléments de contexte.

    Source : Kate Raworth, La Théorie du donut. L’économie de demain en sept principes, Plon, 2018, p. 77.
    Par ailleurs, elle réclame que la croissance du PIB ne constitue plus le Graal des acteurs impliqués dans l’aventure. C’est ainsi que l’économiste britannique aboutit à son fameux schéma du « beigne », selon lequel la « vie économique » devrait se déployer dans le respect des limites biophysiques planétaires, d’une part, et de limites sociales, d’autre part. Le donut désigne « l’espace juste et sûr » dans lequel nous devons tenter de vivre ensemble.

    Source : Kate Raworth, La Théorie du donut. L’économie de demain en sept principes, Plon, 2018, p. 49.
    Pour définir les limites écologiques (l’extérieur du beigne), Raworth s’est appuyée directement sur les travaux désormais bien connus d’une équipe de chercheurs en sciences de la Terre, dirigée par Rockström et Steffen[3]. Après avoir sélectionné neuf composantes clés du « système terrestre », cette équipe a identifié des seuils de modification/perturbation de ces composantes à partir desquels des basculements imprévisibles et potentiellement dévastateurs pourraient se produire au sein du « système ». En ce qui concerne les limites sociales (l’intérieur du beigne), l’autrice s’est inspirée des Objectifs de développement durable fixés par les Nations Unies en 2015, et propose que soient garantis aux humains de quoi satisfaire leurs besoins fondamentaux dans douze domaines (nourriture, santé, éducation, revenus, etc.).

    Voilà le cœur de la réponse de Raworth à sa question de départ. Notons toutefois qu’elle réclame également que disparaisse de ce nouveau récit la figure de l’homo oeconomicus, au profit d’un humain certes moins doué en calcul, mais moins systématiquement égoïste et uniquement soucieux de s’enrichir. Au sein du scénario élaboré par les économistes néo-classiques, l’autrice tient par ailleurs à introduire les « communs », au côté des entreprises et du « marché », ainsi qu’à dédiaboliser l’État, dont le rôle doit être considéré comme non seulement nécessaire, mais bénéfique. Enfin, elle invite les économistes à prendre en compte les relations de pouvoir entre acteurs et à aborder les phénomènes économiques non plus en s’inspirant de la mécanique, mais de la théorie des systèmes complexes.

    Une économiste très idéaliste
    Tout le travail de Raworth est fondé sur un postulat central : le monde dans lequel nous vivons n’est jamais que le produit de la manière que nous avons de nous le représenter, et en particulier des images sur lesquelles nous prenons appui pour ce faire. Les destructions écologiques et les injustices sociales auxquelles l’autrice prétend vouloir s’attaquer sont, à ses yeux et dans une large mesure, la conséquence d’une certaine façon d’envisager la « réalité économique ». Par conséquent, ajoute-t-elle, on ne réglera ces problèmes qu’en développant de nouvelles représentations de cette réalité, et notamment de nouvelles images. D’où celle du « beigne ».

    Un tel postulat est tout à fait défendable et respectable. L’idéalisme philosophique dont il procède est au fondement de nombreuses thèses très éclairantes dans le champ des sciences humaines et sociales[4]. Cependant, Raworth en professe ici une version qui semble tout de même assez simpliste et réductrice. Les « histoires » que nous nous « racontons » en permanence ont, sans conteste, des effets bien réels sur notre monde. Mais, pour que celui-ci se transforme, suffit-il vraiment que nous inventions une nouvelle manière de le penser ? C’est ce que l’autrice suggère ici tout au long de son ouvrage, sans jamais vraiment argumenter sa position, sinon en ressassant sa foi en la puissance des images. En la lisant, on pense aux sarcasmes de Marx et Engels, rappelant aux jeunes hégéliens de leur époque que lorsque l’on est en train de se noyer, travailler à s’enlever de la tête l’idée d’apesanteur ne sera pas d’un grand secours…

    Pour la défense de Raworth, force est de constater qu’elle n’est pas la seule militante « progressiste » aujourd’hui à accorder une importance si décisive au fait d’élaborer de « nouveaux récits » ou à parier sur des « narratifs » inédits. Une grande partie de nos « leaders écologistes » les plus en vue actuellement misent sur cette activité pour mettre un terme au désastre en cours. Encore une fois, il n’est pas question de nier que le changement social se joue aussi sur le terrain des idées et des images. Mais, est-ce bien raisonnable de leur conférer un si grand pouvoir, comme le suggère Cyril Dion par exemple, lorsqu’il écrit : « Selon moi, il ne s’agit pas de prendre les armes, mais de transformer notre façon de voir le monde. De tout temps, ce sont les histoires, les récits qui ont porté le plus puissamment les mutations philosophiques, éthiques, politiques… Ce sont donc par les récits que nous pouvons engager une véritable “révolution”[5]. »

    Que signifie un tel idéalisme ? Outre une certaine propension à la pensée magique, il est tentant d’y voir un aveu de faiblesse : à défaut de pouvoir changer le monde que nous subissons, reste la possibilité de changer la conscience que nous en avons. Une stratégie de ce type peut certainement aider à dormir la nuit, mais peut-elle vraiment contribuer à nous aider à en finir avec cette civilisation destructrice et injuste ? N’est-ce pas avant tout une manière de minimiser la gravité de la situation, en évitant de considérer les fondements matériels d’un ordre social que le récit critiqué par Raworth n’a pas créé, mais tout au plus justifié et légitimé ? En attribuant « en grande partie » la responsabilité des problèmes écologiques et sociaux qu’elle prétend vouloir résoudre « aux omissions et aux métaphores erronées d’une réflexion économique périmée » (p. 15), l’autrice ne travaille-t-elle pas surtout à occulter les causes véritables de ces problèmes ?

    Une chose est certaine : Raworth ne se demande jamais comment son récit à elle pourrait bien finir par s’imposer. Dans son monde, il n’y pas de luttes idéologiques, ni d’adversaires pour la mener. Les « bonnes » idées s’imposent d’elles-mêmes, par la seule force de la raison, et chassent ainsi les idées « périmées ». Il ne lui vient pas à l’esprit que le récit économique qu’elle prétend remettre en question doive sa puissance au fait qu’il a justifié et légitimé l’ordre capitaliste jusqu’à aujourd’hui. Selon elle, si cet ordre se révèle chaque jour un peu plus injuste et destructeur, c’est simplement parce qu’il n’a pas été suffisamment bien « pensé », « conçu », « designé ». Pas question, en somme, de considérer que ce monde est traversé de contradictions profondes, intrinsèques et bien réelles, que les différents « récits » en présence ne font jamais qu’exprimer ou refléter. Bizarrement, Raworth exige des économistes du XXIème siècle d’intégrer à leurs récits les rapports de pouvoir, mais le sien n’en mentionne aucun[6].

    Ce point aveugle de La Théorie du donut est d’ailleurs parfaitement mis en évidence par l’économiste Branco Milanovic, dans sa recension de l’ouvrage de Raworth : « A maintes reprises, Kate écrit à la première personne du pluriel, comme si le monde entier avait le même “objectif” : “nous” devons donc nous assurer que l’économie ne dépasse pas les limites naturelles de la “capacité de charge” de la Terre ; “nous” devons maintenir les inégalités dans des limites acceptables ; “nous” avons intérêt à un climat stable ; « nous » avons besoin du secteur des communs. Mais, le plus souvent, dans le monde réel de l’économie et de la politique, il n’y a pas de “nous” qui inclut 7,3 milliards de personnes. Des intérêts de classe et des intérêt nationaux divergents s’affrontent les uns les autres[7]. » Comme quoi, certains collègues au moins de l’autrice ont, contrairement à elle, une claire conscience des luttes qui structurent la réalité économique[8] !

    Kate Raworth et Al Gore en 2018, lors de la conférence TED annuelle. Image trouvée sur le compte Twitter de Raworth qui la présente ainsi : « Je suis à TED2018 et je viens de rencontrer Al Gore qui m’a dit “J’ai absolument adoré votre livre !” — je suis réellement, profondément touchée par un tel honneur. »

    Qui a peur du donut ?
    On est en droit de se demander par ailleurs dans quelle mesure cette manière d’envisager les « narratifs » comme principale stratégie de changement social pourrait bien inquiéter celles et ceux qui souhaitent aujourd’hui que surtout rien ne change. Dans le « monde libéral », le fait de raconter des « histoires » ne constitue que rarement une menace pour la reproduction de l’ordre en place. Comme le résumait fort justement le regretté Coluche, « La dictature c’est ‘Ferme ta gueule !’. La démocratie, c’est ‘Cause toujours !’ ».

    Mais, il est vrai que certains récits peuvent parfois contribuer à bousculer l’ordre des choses. Le Manifeste du parti communiste, par exemple, fut certainement l’un d’entre eux — ce qui est plutôt ironique, puisque ses deux auteurs étaient eux-mêmes très critiques de l’idéalisme philosophique, comme je viens de le rappeler. Par ailleurs, et pour rester dans le même camp idéologique, Antonio Gramsci a bien mis en évidence l’importance de la bataille des idées dans la « guerre de position » que les adversaires du capitalisme sont désormais contraints de mener pour espérer l’emporter, à cause du rôle central que joue désormais la culture dans la reproduction de cette forme de vie sociale. Mais, la « théorie du donut » peut-elle être d’une quelconque aide dans la lutte contre cette hégémonie ?
    Non ! Au contraire, le travail de Raworth doit plutôt être envisagé comme une contribution à la consolidation idéologique de l’ordre en place. À tout le moins, ce travail ne remet pas en question les fondements de cet ordre. Aucune des institutions centrales sur lesquelles repose celui-ci n’y est contestée. Ni la propriété privée, ni le salariat, ni la libre entreprise, ni l’État-nation… « Au sein du riche réseau de la société se trouve l’économie proprement dite », écrit-elle, « domaine où les êtres humains produisent, distribuent et consomment des biens et des services satisfaisant leurs besoins et leurs désirs. Un trait fondamental de l’économie est rarement évoqué à l’université : elle se divise généralement en quatre domaines, le ménage, le marché, les communs et l’État (…). Tous quatre sont des moyens de production et de distribution, mais ils opèrent chacun à leur manière. (…) Je ne voudrais pas vivre dans une société dont l’économie serait dépourvue de l’un de ces quatre domaines (…). » (p. 83). En somme, Raworth s’accommode fort bien de l’ossature institutionnelle de notre monde. S’ajoute à cela une absence totale de critique à l’égard de la domination qu’exercent sur nos vies les technosciences[9].

    Dès lors, on ne s’étonnera pas que, sur un plan théorique, ses idées ne contredisent guère la pensée économique dominante. Soulignons d’abord que le « récit » qu’elle critique n’est plus colporté aujourd’hui par aucun économiste digne de ce nom et que plusieurs des correctifs qu’elle propose pour « penser comme un économiste du XXIème siècle » ont été formulés depuis un bon moment déjà par des spécialistes de la discipline. C’est le cas par exemple des recherches de Daniel Kahneman sur le comportement humain ou de celles d’Elinor Ostrom sur les communs dont s’inspire Raworth. Surtout, ces contributions théoriques ne sont pas venues questionner mais plutôt consolider le paradigme sur lequel s’est bâtie la science économique à partir de la publication de la Richesse des nations par Adam Smith en 1776, soit parce qu’elles ont résolu certaines difficultés que rencontrait la théorie jusque-là, soit parce qu’elles ont contribué à en élargir le domaine de validité — raison pour laquelle plusieurs des travaux en question ont valu à leurs auteurs un « Prix de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel », alias « Prix Nobel d’économie ».
    Quant aux autres idées que l’autrice met de l’avant, elles ressemblent le plus souvent à des vœux pieux, assez semblables dans le fond à ceux que formule d’ordinaire la gauche réformiste contemporaine : « s’assurer que le secteur financier est au service de l’économie productive » (p. 166), « structurer l’économie comme un réseau distribué [pour] répartir plus équitablement le revenu et la richesse qu’elle génère » (p. 182), « redéfinir le devoir des entreprises », au-delà de la seule quête de profit (p. 243), « construire un écosystème industriel régénératif [sur le plan écologique] » (p. 239), considérer l’État comme un « partenaire clé dans la création d’une économie régénérative » (p. 249), etc. Rien de révolutionnaire donc, ni rien qui indique sérieusement le chemin à suivre pour accomplir de telles choses. En somme, les chances sont très minces de lire à la première page d’un futur manifeste politique : « Un spectre hante l’Occident : le spectre du donut »[10].

    Une critique décroissanciste ?
    Il y a cependant dans l’ouvrage de Raworth au moins une idée importante qui semble contredire le récit économique dominant. Il s’agit du premier des sept principes préconisés par l’autrice : l’économie ne doit plus se donner la croissance du PIB comme objectif, mais le respect des limites biophysiques planétaires et la justice sociale. Telle est la raison d’être du beigne, comme on l’a vu : définir un « espace juste et sûr pour l’humanité ».

    À l’appui de cette proposition, l’autrice mobilise des travaux qui, cette fois, ne s’intègrent pas au paradigme sur lequel repose la théorie économique orthodoxe. D’une part, elle fait référence à l’économie écologique, un champ de recherche hétérodoxe qui a émergé au cours des années 1970 et que les principaux manuels d’économie diffusés actuellement continuent d’ignorer. L’originalité de cette approche est de soutenir qu’il y a des limites à la croissance économique, ce qui implique de viser minimalement un état stationnaire en matière de production de biens et de services. D’autre part, en ce qui concerne la question sociale, Raworth s’appuie sur les recherches de Piketty qui sont venues contester avec force l’idée selon laquelle la croissance économique contribuerait tendanciellement à réduire les inégalités de revenus entre agents économiques. Comme on le sait, les données empiriques produites par l’économiste français, qui s’efforce de redonner ses lettres de noblesse à « l’économie politique », montrent que c’est plutôt le contraire qui se produit sur le long terme.

    Pourtant, au dernier chapitre de son ouvrage, l’autrice ne propose pas de s’opposer à la quête de croissance économique, mais simplement de ne plus s’en soucier. Il faut, dit-elle, devenir « agnostique en matière de croissance », c’est-à-dire « concevoir une économie qui nous fasse nous épanouir, qu’elle croisse ou non. » (p. 279). En d’autres termes, la croissance économique n’est pas forcément un problème. Elle ne le devient que lorsqu’elle constitue le but de l’activité économique.

    On pourra juger subtile une telle position. Celle-ci me semble surtout contradictoire. S’il s’agit de concevoir une économie respectueuse des limites biophysiques planétaire et s’il est entendu par ailleurs que la croissance économique nous pousse au dépassement de ces limites, il serait logique de s’opposer à la croissance, et pas seulement de ne plus s’en préoccuper. Pour le dire autrement, la seule manière de concevoir une économie respectueuse des limites écologiques auxquelles nous sommes confrontés est de faire en sorte qu’elle soit stationnaire ou à peu près. Par conséquent, il faut refuser la croissance et promouvoir non pas l’agnosticisme à ce sujet, mais la décroissance ou, pour être plus précis, l’a croissance, comme le suggère Serge Latouche.

    Pourquoi alors Raworth adopte-t-elle cette position si ambiguë ? Sans doute pour tenter d’éviter de trancher le dilemme qu’elle formule au début de son dernier chapitre : « Aucun pays n’a jamais mis fin au dénuement humain sans la croissance économique. Et aucun pays n’a jamais mis fin à la dégradation écologique avec la croissance économique. » (p. 258). Il semble que, pour l’autrice, la seule manière d’assurer la prospérité dans les pays du Sud reste la croissance, et il faut donc en défendre la possibilité dans ces pays. C’est au Nord qu’il faut arrêter de croître pour que cesse le désastre écologique en cours. Mais, faire en sorte que l’humanité tout entière atteigne un revenu par habitant considéré comme acceptable dans les pays les plus riches impliquerait une hausse vertigineuse du PIB mondial. Sur le plan écologique, cela se traduirait évidemment par une accélération du désastre en cours, ce qu’on ne peut souhaiter… Croître ou durer, voilà le vrai dilemme, et il va bien falloir trancher, contrairement à ce que suggère Raworth !

    Doit-on en conclure que la « théorie du donut » n’est jamais qu’une manière de promouvoir un « développement durable » qui n’oserait plus dire son nom, à force d’avoir perdu toute plausibilité ? Ce ne serait pas tout à fait juste à l’égard du travail de Raworth. Les partisans du « développement durable », ou de ses multiples avatars, considèrent la croissance économique comme une condition de possibilité de la « prospérité ». Raworth est plus réservée à ce sujet : elle se contente de soutenir l’idée que cette prospérité pourrait bénéficier de la croissance. Autrement dit, les deux objectifs en question ne sont pas forcément contradictoires à ses yeux. C’est donc une position plus prudente, mais ce n’est clairement pas une position décroissanciste.

    « Donut Enter » par Clet. Crédit photo : Clet Abraham

    Il n’y pas de croissance juste
    Le problème est que l’« économiste rebelle » continue en fait à croire à la fable d’une croissance qui pourrait être bénéfique sur le plan social. Cela suppose de ne pas voir que si la croissance a permis de sortir des humains du dénuement, c’est généralement après qu’ils aient été dépossédés de leurs moyens d’existence pour les besoins de cette course à la croissance. L’anthropologue Jason Hickel le rappelait récemment à Bill Gates qui se gargarisait sur Twitter devant une courbe soulignant la forte baisse de la pauvreté extrême dans le monde depuis deux cents ans. « Ce que [ces] chiffres révèlent en réalité, c’est que le monde est passé d’une situation où la majeure partie de l’humanité n’avait pas besoin d’argent du tout à une situation où la majeure partie de l’humanité peine à survivre avec extrêmement peu d’argent. [Ce] graphique présente cela comme une diminution de la pauvreté, alors que ce dont il s’agit est un processus de dépossession qui a plongé de force ces humains dans le système capitaliste, d’abord à cause des enclosures en Europe puis de la colonisation dans le Sud. (…) c’est l’histoire d’une prolétarisation forcée[11]. »

    Il faudrait ajouter aux propos de Hickel que cette course à la croissance s’avère être dans le meilleur des cas un jeu à somme nulle[12]. Les gains des uns sont les pertes des autres. L’enrichissement de la « classe bourgeoise » présuppose la dépossession et l’exploitation du « prolétariat », donc son appauvrissement. De même, le « sous-développement » du Sud global a été et demeure pour l’essentiel une condition de possibilité du « développement » du Nord global. En d’autres termes, de même qu’il n’y a pas de croissance verte, il n’y pas de croissance juste, du moins au regard de nos idéaux égalitaires. Cette course à la production de marchandises est une exigence du capitalisme. Elle ne permet au capital de s’accumuler que dans la mesure où ceux qui le possèdent ou le contrôlent parviennent à faire assumer à d’autres une part substantielle des coûts de production de ces marchandises dont ils tirent profit.

    On aura reconnu ici la thèse défendue par Marx et par la majeure partie de ses héritiers intellectuels. Kate Raworth n’en fait manifestement pas partie, même si elle mentionne une fois ou deux dans son ouvrage cet autre « récit économique ». Tout laisse penser qu’elle demeure en fait foncièrement attachée à cette forme de vie sociale que l’on appelle capitalisme et qui constitue sans doute à ses yeux le meilleur des mondes possibles. Mais, par conséquent, elle se retrouve embarquée dans une voie sans issue qui consiste à vouloir éliminer les symptômes d’un mal – destructions écologiques et injustices sociales – sans s’attaquer aux racines de celui-ci : le capitalisme. Il est vrai là encore qu’elle n’est pas la seule aujourd’hui à s’enferrer dans pareille impasse. C’est le lot de tous les réformistes qui tentent de promouvoir un capitalisme plus vert, plus humain, plus juste, plus éthique, et j’en passe.

    « Mais Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. Que dis-je ? quand on l’approuve et qu’on y souscrit, quoique ce soit avec répugnance », écrivait Bossuet[13]. En l’occurrence, il n’y a cependant pas de quoi rire. Car ces hommes et ces femmes qui, à l’instar de Raworth, continuent actuellement à entretenir l’espoir que nous réussissions un jour prochain à concilier l’inconciliable, participent de la sorte au maintien de l’ordre en place. Pour quiconque tient vraiment à la vie, à la justice et à la liberté, et qui par conséquent refuse la course à la croissance, ces personnes sont de véritables adversaires politiques, même si elles s’en défendent généralement avec véhémence.
    Autopsie d’un succès

    Sélectionné dès sa sortie pour le prix du meilleur livre de « business » de l’année 2017, organisé conjointement par le Financial Times et McKinsey, La Théorie du donut est devenue rapidement un bestseller. L’année suivante, la traduction française a été accueillie très favorablement, tant par la presse économique, que par les quotidiens généralistes francophones. Le Monde a même jugé bon à l’époque d’en publier les bonnes feuilles en exclusivité[14]. Cette théorie a fait l’objet d’un surcroît d’intérêt au cours de l’année 2020. La ville d’Amsterdam d’abord[15], puis la région bruxelloise[16] ont en effet annoncé leur intention de se servir du « beignet » pour orienter leurs politiques sur le plan économique et social. Ce qui a valu au travail de Raworth une nouvelle série d’évocations élogieuses dans les médias de masse, dont encore l’hiver dernier un compte rendu très favorable de Manon Cornellier du Devoir, dans le cadre d’une série d’articles de fond portant sur les moyens de corriger les « failles de notre modèle économique »[17].

    Comment expliquer une telle réception pour un ouvrage qui, mis à part peut-être la figure du beigne, n’apporte finalement aucune idée nouvelle et entretient la confusion autour de la question de la croissance ? Cela tient d’abord, je crois, au fait qu’une proportion grandissante de la population des sociétés occidentales commence à s’inquiéter du caractère insoutenable et injuste de notre civilisation. D’où une « demande » accrue pour des idées nouvelles susceptibles de nous aider à résoudre ces problèmes. L’intérêt de plus en plus soutenu pour le projet politique de la décroissance trouve ici une bonne part de son explication – il est sans doute assez étroitement corrélé à l’intensité des catastrophes écologiques affectant le Nord global.

    Le problème de l’idéal décroissanciste est qu’il est révolutionnaire : rompre avec la course à la production de marchandises suppose d’inventer une toute autre manière de vivre ensemble. On comprend qu’une telle perspective puisse inquiéter, en particulier celles et ceux bien sûr qui ont le plus bénéficié jusqu’ici des retombées de cette course à la croissance. Pour ces personnes, encore très nombreuses dans nos contrées, un travail comme celui de Raworth tombe à pic : il semble apporter des solutions inédites, sans remettre en question les fondements de notre monde. En présentant notamment la course à la croissance comme une simple erreur de jugement ou un regrettable égarement cognitif, l’autrice peut convaincre sans mal ses lecteurs qu’il sera finalement aisé de tout changer, sans rien changer d’essentiel. Ce qui est assez caractéristique de la manière moderne de ne pas changer, ainsi que le remarquait le sociologue et historien Immanuel Wallerstein : « [D]ans les systèmes prémodernes, pour justifier un véritable changement, on prétendait qu’il n’avait pas eu lieu. Dans le monde moderne, lorsqu’on est incapable de changer vraiment les choses, on s’arrange pour affirmer que tout a vraiment changé[18]. »

    Cela étant dit, même l’apport de la figure du beigne mérite d’être questionnée. Les idées que Raworth tente ainsi de faire valoir n’ont vraiment rien d’inédit, on l’a vu. À certains égards, présenter cette image au nom douteux comme une innovation conceptuelle majeure relève de l’imposture et évoque irrésistiblement les « habits neufs de l’empereur » du fameux conte d’Andersen. Elle a pourtant séduit, ce qui en dit long sur le désarroi dans lequel bon nombre de nos contemporains paraissent plongés. Son pouvoir d’attraction tient sans doute en partie au fait qu’elle se présente comme un outil de pilotage de nos sociétés, semblant offrir des points de repères plus clairs a priori que le dessin désormais désuet des trois piliers du développement durable. Ce faisant, elle vient satisfaire une autre aspiration caractéristique de notre civilisation : la volonté de maîtrise du monde, et contribue à entretenir l’idée que la question écologique et la question sociale sont des questions d’ordre technique, des problèmes d’ingénierie. Voilà qui est donc aussi tout à fait en phase avec la valorisation par l’idéologie dominante du technicisme et de l’expertocratie, et permet de comprendre par conséquent le succès de cette figure. Dans la perspective d’une décroissance soutenable ou conviviale, qui appelle à aborder ces questions avant tout comme des questions politiques, et sans accorder aux experts un pouvoir de décision particulier, c’est là un autre motif pour se tenir loin de la « théorie du donut ».
    Yves-Marie Abraham

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