[ripopée] Personne pour faire le job

Antispécisme et sauvetage mondial.

Note : l’image d’illustration a été choisie par dérision et en rapport avec, d’une part, l’antispécisme qui a été conçu par analogie avec le sexisme, d’autre part la conclusion du billet.


Ce cher Arthur Keller a récidivé en mode taquin pour louer les (immenses) mérites d’un certain Jean-Marc Gancille :

« Jean-Marc Gancille vous enquiquine avec ses points de vue « radicaux » ? Tant mieux. Car son analyse est juste et ses convictions nobles. »

Mais que fait la police ? Le litige porte une fois encore sur l’élevage traditionnel que Gancille voue aux gémonies au nom de ses « convictions nobles » : sauver l’humanité, rien que ça. Votre serviteur exècre les gens qui se donnent le beau rôle à peu de frais, ça porte un nom : l’orgueil.

enjeux

Les « convictions nobles » d’antan vouaient les petits paysans au servage, celles d’après-guerre au mépris, et celles d’aujourd’hui salissent leur mémoire à grands renforts de calculs d’apothicaire. Il n’entre pas dans l’esprit de ces (nobles) messieurs qu’on ne saurait leur attribuer l’exploitation des énergies fossiles à laquelle ils doivent leur disparition, ni qu’ils n’avaient de sens que dans le contexte de leur époque.

Rappelons que Gancille fait partie de la « mouvance » antispéciste dont la revue d’Ethnologie française nous apprend qu’elle est :

« (…), en conflit avec la société globale, lutte pour l’abolition de la division du monde entre dominés et dominants et pour la liberté des humains comme des animaux. (…) ils s’estiment loin des groupes de défense animale avec qui, à leurs débuts, ils ont voulu s’entendre sans y parvenir. »

Abolition est leur mot-clef. Politique de la table rase, révolution rédemptrice, vision grandiose, aucun discernement. 1789 est bien trop petit pour eux : il faut tout abolir de ce monde pourri ! Ces (nobles) « penseurs » se dressent à juste titre contre le christianisme, mais pour mieux retomber dans l’ornière qu’il a tracée. Après le paradis pour tous, puis la consommation pour tous, la libération pour tous ! Animaux humains et non-humains, même idéal, même combat ! Et pour gagner, c’est bien simple : il suffit que tout le monde se convertisse à leur (noble) dessein. Ces messieurs ne vont quand même pas s’abaisser au niveau des réformistes terre-à-terre, et encore moins goûter les ruminations méthanogènes de ce sinistre Onfoncedanslemur !

***

Plus d’un million de Malgaches souffrent de malnutrition aiguë à cause du réchauffement climatique, la situation ne pourra qu’empirer et « tout le monde s’en fout » selon la formule consacrée. En revanche, la prochaine puce Samsung ne devrait laisser personne indifférent, car elle promet « un gain de performance de 33% et une baisse de consommation de 20% » pour les smartphones, les casques à réalité virtuelle et les serveurs. Personne n’a été oublié. Elle est pas belle la vie ?

On n’écoute que les gens qui ont des « solutions », pas ceux qui posent des problèmes. C’est sans doute pourquoi la ministre Malgache a peu de chances d’être entendue quand elle déclare à la COP26 :

« La désertification, la température de 45°C tout au long de l’année, le manque d’eau, les femmes qui font maintenant 20 km pour aller chercher un bidon d’eau, ça c’est des réalités ! »

***

Même quand elles se projettent dans un avenir aussi lointain qu’on veut, les « solutions » sont toujours hic et nunc, car les sociétés modernes n’ont aucun sens concret de « l’éternité ». Les sociétés d’avant la civilisation n’avaient qu’un souci : ne rien changer dans le monde qui les avait vues naître, préserver les traditions, ne pas enfreindre les lois divines sous peine de rompre des équilibres et précipiter l’humanité dans le malheur. Leur principe pourrait se dire ainsi : vivre comme on l’a toujours fait, afin de pouvoir vivre comme on l’a toujours fait. Nous sommes au contraire, depuis des lustres et des lustres, engagés dans une course en avant qui ne peut avoir d’autre issue que celle d’arrêter de courir. Cela adviendra nécessairement à long terme : quand « nous serons tous morts » disait Keynes en éludant la question. Une question à laquelle les peuples « primitifs » répondaient au jour le jour, sans qu’ils eussent besoin ni de messie chrétien ni de chevaliers antispécistes, puisque le respect des traditions leur promettait (en principe) un avenir semblable au passé.

***

Dans les années 90, votre serviteur était tombé sur les chiffres de la consommation de pétrole et des stocks connus à l’époque. Il en était resté effaré, tant il semblait évident que ça ne durerait pas longtemps, au mieux quelques décennies. Mais personne n’en parlait. Les explications les plus souvent avancées, (« on croyait le pétrole éternel » ou « on trouvera une solution »), ne sont pas fausses mais cachent une autre croyance : il y aura toujours quelqu’un pour faire le job. On doit cette croyance à la spécialisation des tâches à laquelle le système nous a contraint depuis qu’Adam Smith a montré, dans « la richesse des nations », qu’au lieu de ne compter que sur soi-même il est préférable de s’en remettre à quelqu’un d’autre qui peut « faire le job » mieux que soi.1 Deux siècles et demi plus tard, nous ne pouvons faire autrement que compter sur les autres pour tout et n’importe quoi, de l’extraction de minerais à la livraison de pizzas. Il ne faut donc pas s’étonner qu’il en aille de même pour « sauver la planète », avec toutefois une petite différence : ce job ne consistant pas à produire quelque chose, on ne trouvera jamais personne pour le faire.

L’Histoire montre que les humains n’ont pas très envie que l’on compte sur eux, car ils y perdent leur liberté, c’est pourquoi il faut les contraindre. Le capitalisme y réussit à merveille, et avant lui la guerre et l’esclavage remplissaient la même fonction : obtenir des autres leur « collaboration » forcée. C’est ainsi, qu’entre autres exemples, les petits paysans ont été chassés de leurs terres pour « alimenter » les premières usines, que les peuples colonisés ont été « priés » de nous céder leurs territoires, et que la Chine a été amenée à résipiscence après deux guerres de l’opium. De manière générale, ce sont les dominants qui comptent sur les dominés pour « faire le job », sinon il ne servirait à rien de dominer quiconque. C’est ce principe universel et éternel,  (que les antispécistes veulent donc abolir), qu’il faudrait garder à l’esprit quand on parle effondrement, générations futures, sauvetage planétaire et autres sujets du même genre.

Paris, le 12 novembre 2021

1 La spécialisation des tâches ne vaut pas que pour le commerce international : elle est préférable aussi quand on est noble ou bourgeois, et que l’on n’a pas trop envie de « se tuer à la tâche ».


Illustration : www.thefantasybox.com

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Un commentaire sur “[ripopée] Personne pour faire le job

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  1. – « De manière générale, ce sont les dominants qui comptent sur les dominés pour « faire le job », sinon il ne servirait à rien de dominer quiconque. C’est ce principe universel et éternel, (que les antispécistes veulent donc abolir), qu’il faudrait garder à l’esprit »

    Tout à fait d’accord. Déjà rappelons que le travail (le job) ça fatigue, ça fait mal. Le mot travail vient du latin tripalium (instrument de torture). De «tous temps» le travail a été réservé aux esclaves, les «nobles» eux faisaient la guerre. Faut comprendre que faire la guerre, certes ça fatigue aussi, mais ce n’est pas comme «faire le job». Ça s’apparente plutôt à faire le con. Et là faut comprendre qu’il y a X façons de faire le con. Bref, en attendant, c’est bien ce rapport dominant-dominé qui fait que… nous soyons autant dans la M*** !
    Alors YAKA abolir ce satané rapport dominant-dominé ! Et c’est donc ça le Projet si ce n’est la Mission de nos chers antispécistes. Finis les premiers de cordées, adieu les winners, killers et autres loosers, tous et toutes au même niveau ! Les hommes, les loups, les porcs, les rats etc. Sans oublier bien sûr les femmes, les chiennes, les truies et j’en passe. Effectivement, mieux vaut en rire qu’en pleurer. 🙂

    En attendant, on peut toujours lire Henri Laborit (1914-1995), neurobiologiste remarquable, philosophe et en même temps. Dans «La nouvelle grille» (1974) il explique que la Solution passerait par un recâblage complet de nos neurones. Rien que ça !

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