Comment garder le moral à l’heure de l’information 2.0 ?

Spoiler : la question ne sera pas du tout vite répondue, ce n’est pas le genre de la maison, mais on vous explique pourquoi « c’était mieux avant ».


Dur-dur de suivre l’actualité en ces temps de réchauffement climatique ! Comment les jeunes pourraient-ils ne pas être anxieux ? Les nouvelles se suivent et se ressemblent qui toutes disent notre impuissance à enrayer la marche du monde vers l’abîme. Un exemple entre mille : nous venons d’apprendre, vidéo à l’appui, que le « deuxième plus grand lac de Turquie s’assèche à une vitesse alarmante » : comment ne pas saisir que le phénomène vient de loin, et que ce pauvre lac ne s’en remettra sans doute jamais ? (Il n’en reste qu’une rivière serpentant dans une plaine désolée.)

inaction=crime

Toutes les nouvelles sont horriblement déprimantes. Après avoir appris de Jean Jouzel qu’il faudrait aider les pays du Sud,1 (par conséquence de la responsabilité colossale des pays occidentaux reconnue dans l’Accord de Paris), après avoir été traité de lâche par un internaute qui sait mieux que personne comment sauver l’Humanité,2 après avoir lu sur la page de Jancovici qu’« aucune COP n’a le pouvoir d’arrêter le changement climatique », et sur RFI que « le Brahmapoutre est devenu incontrôlable », nous découvrons avec stupeur que notre « inaction est un crime ». Et là-dessus, Facebook notifie votre serviteur que Mr Mondialisation vient de publier une nouvelle enquête : il clique avec ingénuité et tombe sur une vidéo de L214 dans les abattoirs Machin. Effet coup de poing garanti.

Tout cela est fort déprimant. Notre monde regorge tant et si bien de faits déplorables, tous aussi graves les uns que les autres et auxquels il est urgent de mettre fin, qu’il ne devrait rien en rester. Tout devrait disparaître : abattoirs, agriculture et élevage industriels, finance spéculative, multinationales, tourisme et loisirs dévoreurs d’énergie, la liste est infinie. Tout devrait disparaître de ce « vieux monde » pour que naisse enfin celui « d’après », mais l’on voit aussi que tout continue de plus bel, notamment le progrès technique qui galope dans tous les domaines. Pendant qu’une petite minorité déplore, une écrasante majorité explore, et ne se contente pas d’explorer : elle produit des missiles hypersoniques, des équipements 5G, des smartphones pliables, une roue géante de 250 mètres de haut pour admirer Dubaï, des vagues artificielles pour le surf, des avions à décollage vertical aussi faciles à piloter qu’une trottinette, etc.

Voyons pourquoi tout cela n’a rien de réjouissant :

  • Un : l’information arrive de façon aléatoire, sous forme de flashs qui saisissent la réalité « à un instant t » en produisant un effet stroboscopique : nous ne voyons que des fragments surgir puis disparaître, comme ce lac turc dont l’existence nous était inconnue une seconde plus tôt. Impression d’être emporté dans une avalanche, et que dans le fond tout cela est absurde.
  • Deux : se transmettant de bouche à oreille, l’information est à l’échelle de l’individu, mais ce dont elle parle concerne des collectivités qui vont du voisinage immédiat à la planète entière. Impression de n’être rien.
  • Trois : où que le regard se porte, il tombe sur des problèmes et motifs à scandales, car toute chose a son revers, et il se trouve toujours quelqu’un pour l’expliquer à la cantonade. Il en résulte que tout, sans exception, est « problème », plus rien ne peut être considéré comme « normal ».
  • Quatre : le temps de l’action correctrice étant infiniment plus lent que celui de l’information, les acteurs semblent désespérément passifs, (à l’exception des militants), d’où le sentiment que tout ce que l’on peut faire ne sert à rien.
  • Cinq : les problèmes persistent parce que les causes sont structurelles, donc impossibles à supprimer à court terme. Sentiment d’impuissance.
  • Six : on est informé mais personne n’est d’accord sur les faits, leur interprétation, leurs causes et leurs solutions. Un seul exemple : la ministre du logement s’aventure à critiquer « le modèle du pavillon avec jardin », et voici qu’elle provoque « la fureur des professionnels du secteur ». Des professionnels prompts à se retrancher derrière « les aspirations des Français », alors que le modèle en question contribue bel et bien à la destruction de la nature.
  • Sept, de loin le plus important : l’on ne discerne plus aucune perspective de progrès, l’avenir se présente comme une descente aux enfers, à peine freinée par une « transition » en forme de miroir aux alouettes.

D’un autre côté, si vous visitez le site de n’importe quelle grosse entreprise, il vous dira que tout baigne dans l’huile. Prenons au hasard Coca-Cola France : la page de ses engagements est prodigieuse, la marque pourrait passer pour un parangon de vertu. Elle s’engage pour « l’inclusion », pour les femmes, pour le climat, pour la compensation à « 100% de l’eau utilisée dans les zones à stress hydrique », pour le développement durable, pour « atteindre 100% de collecte de [ses] emballages », pour la justice sociale. et même pour un monde sans déchets3 !!! (Mais avec le capitalisme, bien entendu, et surtout avec ses bouteilles et leur précieuse boisson.) Glencore n’est pas en reste, elle qui reçut en 2008 le « prix du Public Eye Awards de la multinationale la plus irresponsable » : elle s’engage pour les enseignants, pour les peuples indigènes et beaucoup de nobles causes, à croire que ses dirigeants en ont fait une ONG.

glencore

Coca-Cola, Glencore and C° soutiennent les grandes causes en collaboration étroite avec les institutions internationales, mais leur façon d’en rendre compte contraste singulièrement avec ce que l’on trouve par ailleurs : cela n’a rien pour rassurer, l’on devine qu’elles s’achètent une vertu.

Changement dans notre rapport à l’information

Il est normal que les « boomers » se sentent « déconcertés », car ce qu’ils se plaisaient à imaginer dans leur jeunesse se présente aujourd’hui comme un cauchemar. On leur décoche des « ok boomer » quand ils font preuve de « dénialisme » ou prétendent que « c’était mieux avant », mais ils ont parfaitement raison d’un point de vue subjectif, celui de leur mémoire biologique, car la tendance naturelle à idéaliser le passé n’est pas seule en cause : Internet a changé la donne pour ce qui est de l’information.

Elle est aujourd’hui massivement distribuée sur des terminaux personnels, de sorte que chacun se trouve fortement et malgré lui impliqué. On la découvre en cliquant à la façon de l’élite des managers équipée d’un BlackBerry dans les années 2000, donc comme un haut responsable devant se tenir informé « en temps réel ». L’information arrive sur demande, littéralement « sous votre nez », et vous permet de vous projeter dans un ailleurs « comme si vous y étiez ».4 Il n’y a plus aucune distance : elle vous poursuit comme un missile lancé à vos trousses et vous percute. Et pour cause, vous l’avez vous-mêmes sollicitée et sélectionnée selon vos centres d’intérêts, comme un manager le fait en fonction de ses responsabilités. Il n’y a plus de différences entre l’information relative à la vie professionnelle et celle concernant le monde, la technologie met tout dans le même sac. Elle a d’ailleurs gommé les frontières entre grand public et entreprises, comme l’explique cette analyse5 de 2009, (judicieuse et cocasse avec le recul), où l’on trouve ceci :

BlackBerry-Louis-Nauges

Autrefois, les nouvelles ne se trouvaient que dans le journal, un objet en papier que tout oppose à nos écrans, et dont la lecture était l’occasion d’ouvrir puis de refermer une parenthèse physique et temporelle. Reproduit à l’identique pour des milliers de lecteurs et lectrices, avec un contenu choisi et structuré par une équipe de journalistes, (non par soi-même assisté d’un navigateur et d’algorithmes), il faisait de l’information quelque chose d’impersonnel et de collectif, de sorte que l’on ne se sentait pas « seul face au monde ». Après avoir été lu, il finissait à la poubelle, et la vie ordinaire reprenait son cours sans avoir été affectée. N’en déplaise aux jeunes générations, c’était mieux avant, car l’on n’avait pas l’esprit encombré d’une avalanche quotidienne d’informations disparates, angoissantes et contradictoires, en provenance d’une multitude de sources indépendantes. Et s’il était bien sûr possible de se sentir concerné, il était impossible de se sentir impliqué, car le journal matérialisait une frontière très nette entre soi et le reste du monde, alors que les terminaux électroniques sont des objets intimes. Voilà, c’est dit : l’information pénètre votre intimité, ce qu’elle ne faisait pas autrefois, ou alors beaucoup moins efficacement.

Changement dans le contenu rédactionnel

Voici désormais le genre de contenu qui peut à tout moment vous sauter à la figure, ou plutôt à la gorge :

« Oui il est URGENT de changer nos comportements, notre consommation et notre société EN PROFONDEUR ! Nous sommes toutes et tous RESPONSABLES de la déforestation au niveau mondial. C’est un fait indiscutable. En 2030 il sera trop tard pour faire quoi que ce soit !!! Les actions, sanctions et changements de comportements, c’est MAINTENANT. »

C’est un concentré extrême de moralisme, identique à celui de Politis, mais que l’on retrouve un peu partout dilué à des niveaux de concentration variables. L’auteur ne se contente pas de dire (tacitement) que la déforestation internationale s’introduit dans nos frontières via nos importations, il nous intime l’ordre de mettre fin à ce scandale. C’était effectivement mieux avant, quand on pouvait ouvrir son journal sans se sentir agressé par les remontrances des uns et des autres, sans se sentir visé dans son être et pris entre deux feux : sa conscience et l’état du monde. De « la société du spectacle » on est passé à « la société des coulisses » : elle ne vous cache rien du revers crasseux de la médaille mais, puisque vous voilà « informé », vous voici « responsable ». Tout cela explique pourquoi le monde des boomers semblait plus simple, plus cool et moins moche.

Paris, le 25 novembre 2021

1 Écrire qu’« il faudrait aider les pays du Sud » laisse entendre qu’on ne le fait pas assez, ce qui est infiniment regrettable. Pour plus de détails lire Loïc Giaccone sur FB.

2 « Comment sauver l’Humanité », c’est le titre d’une vidéo qui ne mérite pas d’être visionnée : ce serait émettre du CO2 pour rien.

3 Il semble que Coca-Cola France ne se soit pas encore engagée contre le harcèlement scolaire ou le cybersexisme, mais cela ne devrait pas tarder.

4 « comme si vous y étiez » : les vidéos de L214 sont exemplaires à cet égard, mais elles ne sont pas seules. Internet permet de vous projeter dans l’univers de la NASA, des spécialistes du climat, des paysans petits et gros, des populations locales qui subissent les méthaniseurs, etc.

5 L’auteur de l’analyse citée, « iPhone vs BlackBerry, ; grand public vs entreprise », est Louis Naugès, l’informaticien à qui l’on doit le mot bureautique, et dont le blog semble très intéressant.


Illustration : Traction Avant de Citroën

Plus de publications sur Facebook : Onfoncedanslemur

Adresse de base du blog : https://onfoncedanslemur.wordpress.com/

4 commentaires sur “Comment garder le moral à l’heure de l’information 2.0 ?

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    1. Ah ça !… Je ne donne jamais de solutions, mais celle-ci en est une, en effet. Reste qu’il faut avoir une activité pour passer son temps, et que ce n’est pas évident pour tout le monde, surtout quand on est retraité coincé dans un petit appartement d’une grande ville. 🙂

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  1. Ne serait-ce que pour tous ces pourquoi développés ici, oh que oui c’était mieux avant ! Et c’est un vieux con qui vous le dit ! De mon temps… les vieux cons nous disaient, à nous les jeunes « rebelles », que ce qu’il nous faudrait… c’est une « bonne guerre ». Misère misère ! Et aujourd’hui encore, j’entends ça du côté de certains jeunes. Comme quoi Brassens avait raison, le temps ne fait rien à l’affaire !

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