Aurélien Barrau : « l’économie est facile à modifier » (1/2)

Le philosophe et astrophysicien a raison d’affirmer que l’économie est facile à modifier, mais…


1) De la réalité des conventions en économie

Sous un commentaire d’internaute affirmant que : « l’économie est facile à modifier parce qu’elle n’est faite que de conventions », votre serviteur lâcherait une bordée d’émoticônes rigolards, et ne se donnerait même pas la peine de s’expliquer tant il est évident que c’est « du grand n’importe quoi ! » Mais si cet internaute s’appelle Aurélien Barrau ? Alors là c’est différent, il pose son crayon, prend sa tête entre les mains et commence à réfléchir. Nous l’avons vu lancer cette idée à deux reprises, d’abord dans sa conférence à Polytechnique, (que nous avons fortement critiquée dans « Climat et capitalisme »), puis dans un débat avec Étienne Klein où il a dit :

[57′] « Quand je discute avec des économistes, ils me disent qu’il y a des réalités économiques, c’est faux ! Il y a des conventions économiques, c’est pas des réalités. Si vous avez une dette envers quelqu’un, vous dites : « allez, j’oublie ta dette », c’est fini ! C’est performatif : par un acte de langage, en trois mots vous avez résolu le problème de la dette, elle n’existe plus. L’économie, rien n’est plus facile à modifier. »

Aurélien Barrau ayant un doctorat en philosophie obtenu « avec la mention très honorable et les félicitations du jury », on ne peut le soupçonner de soutenir une idée à la légère, même s’il avoue être nul en économie. Il faut tout d’abord écouter sa longue réponse à Étienne Klein à partir de la minute 38 : il explique ce qu’est en sciences la « vérité pratique », celle qui permet de faire des prédictions qui se vérifient ou non dans les faits, puis aborde, à la minute 40, le problème de la « vérité ontologique » qui répond à la question générale de savoir ce qu’est le réel.

[40’35] « [lors d’un changement de paradigme] on fonctionne par réécriture totale du réel. Einstein ne dit pas qu’il faut modifier un peu la force de Newton, il dit que la force de Newton n’existe pas. »

Mais la théorie de Newton,1 depuis longtemps incontournable à l’échelle humaine, existe pour toujours, de sorte que l’on ne sait pas trop comment trancher la question de l’existence de sa force. Cette question éminemment sérieuse, aux antipodes des discussions de bistro, se pose donc de façon analogue pour les conventions en économie : sont-elles « réelles » comme Newton le dit de sa force de gravitation, ou « irréelles » comme le dit Einstein de cette même force ?

***

Il est facile d’admettre qu’en économie tout repose effectivement sur des conventions entre parties, des conventions faites de titres en tous genres, et de droits reconnus aux institutions, individus et personnes morales, le tout n’ayant pour existence concrète que des « actes de parole » à valeur juridique. C’est ainsi que le premier venu peut créer ex nihilo une entreprise, (partie A), en déposant des tonnes de paperasse auprès de l’institution compétente, (partie B), laquelle n’est « compétente » qu’en vertu d’autres conventions passées avec d’autres institutions. Il est facile d’admettre aussi qu’elles sont réelles simplement parce qu’elles provoquent, par le truchement des parties, des conséquences tangibles. Quand un débiteur ne paie pas ses traites, l’on ne voit jamais son créancier lui déclarer de bon cœur : « allez, j’oublie ta dette ! », il traîne le fautif devant un tribunal. Et quand les statuts d’une entreprise sont déposés, ils produisent leur effet performatif : ils créent ex nihilo quelque chose qui n’existait pas.

Mais rien de tout cela ne répond à la question ontologique, ces explications restent à la surface des faits, comme ceux qui relèvent de la « vérité pratique » des sciences. Si l’on peut dire qu’une entreprise « existe » parce que quelqu’un a déposé ses statuts, c’est simplement parce que tout le monde admet, par convention, que cela suffit à la faire « exister ». Mais personne ne se pose la question de savoir si elle « existe » vraiment ou non, ni ce que signifie dans ce cas le verbe « exister ». Certes, des juristes peuvent attester de l’existence de ce genre de choses, mais, devant se limiter et se conformer aux textes de lois, (comme on refait des calculs pour y chercher une erreur), leurs verdicts ne peuvent qu’entériner les « actes de parole » en cause, sans répondre à la question ontologique.

Plus de 80 ans après sa création, la SNCF « existe » en vertu d’un décret-loi de 1937, mais ni cette déclaration ni ce que l’on peut voir dans la réalité, (des gares, des voies, des trains, des employés et des voyageurs,…), ne sont « la SNCF ». Son président en exercice, monsieur Jean-Pierre Farandou, la représente assurément, mais lui non plus n’est pas « la SNCF ». Pour tout dire, « la SNCF » est aussi invisible et insaisissable que l’administration du Château : vous pouvez voyager mille ans dans ses trains sans jamais la rencontrer. Comme dans le roman, son « existence » n’est attestée que par ouïe-dire : tout le monde assure qu’elle « existe », mais personne n’est en mesure d’en apporter une preuve. Le décret-loi de 1937 ?2 On devrait le retrouver dans les archives, certes, mais c’est encore une convention de croire qu’il a pu créer quelque chose : la valeur performative du langage n’étant pas une loi de la nature, il faut croire en la magie du verbe pour imaginer qu’une réalité quelconque puisse surgir de quelques mots jetés sur le papier. Les mots n’ont pas d’effets par eux-mêmes, ils sont inertes, et ne prennent leur sens, valeur et importance, qu’aux yeux de qui veut bien leur en donner.3 Un observateur objectif, – détaché des conventions sociales -, est donc en droit d’affirmer que le décret de 1937 n’a rien créé, et que « la SNCF » d’hier n’existe pas plus que celle d’aujourd’hui : ce n’est qu’une fiction. Que ses quatre lettres se retrouvent au fronton des gares, sur des uniformes d’employés, des panneaux de signalisation, des cartes, dans des contrats, textes, livres et archives, prouve seulement que tout le monde croit à son « existence ». Mais croire et répéter une fiction n’a jamais produit de réalité : la bible est le livre le plus reproduit au monde, mais cela n’a pas rendu plus réel le dieu dont elle parle.

Dans le fond, Aurélien Barrau affirme que toute l’économie repose sur des conventions, et que celles-ci, ne reposant sur rien sinon d’autres conventions, c’est l’ensemble de l’édifice qui ne repose sur rien, et n’a donc pas de réalité, c’est du vent. Chacun peut ressentir ce vent dans le visage et ainsi le croire « réel », (autant que la force newtonienne quand un objet massif vous écrase le pied), mais il n’est dû qu’à la vitesse du véhicule économique dans lequel nous sommes embarqués, la masse d’air environnante, elle, reste immobile. Tout est fictif, donc, c’est bien pourquoi il est très difficile de donner tort à Aurélien Barrau, d’autant plus que l’économie et la finance se sont depuis longtemps détachées et éloignées de la nature, source originelle de toute réalité. Quelques indices parmi d’autres peuvent en témoigner :

  • Les sociétés « écrans » créées dans les paradis fiscaux, et juridiquement dotées de la même « réalité » que la SNCF. Cette « réalité » n’existe que par reconnaissance de quelques acteurs spécialisés que l’on peut qualifier de complices, car ces sociétés n’ont aucune légitimité aux yeux du public.
  • Le quantitative easing qui permet aux banques centrales de faire pleuvoir de la monnaie comme la manne biblique, alors que les pauvres doivent suer sang et eau pour obtenir des salaires dérisoires.
  • Des prix choisis de façon arbitraire,4 non pour représenter une « valeur réelle » en réalité introuvable, mais pour damer le pion à la concurrence, ou simplement permettre à certaines personnes de s’enrichir.
  • L’existence de crises financières qui voient les titres s’effondrer parce que plus personne n’en veut : c’est la preuve évidente qu’ils sont dépourvus de toute valeur intrinsèque : ce ne sont que des chiffons de papier.

L’on pourrait montrer que l’ensemble de l’économie, (et plus précisément le discours qu’elle produit, à commencer par les prix), est fictionnel, mais cela n’empêche pas « l’économie concrète » de fonctionner. Par exemple, « la SNCF » n’existant pas, elle ne peut embaucher personne, mais elle permet que beaucoup de choses soient faites en son nom, comme jadis les croisades au nom du Très-Haut.

Paris, le 17 décembre 2021

Seconde partie : l’économie est-elle si facile à modifier ?

1 Notons en passant que les théories fondamentales devraient exister peu ou prou de la même façon dans des civilisations extra-terrestres puisqu’elles sont universelles. Cela justifie symboliquement les mythes affirmant que des humains auraient reçu des connaissances d’extra-terrestres en goguette sur notre belle planète.

2 Note annulée.

3 A propos de la valeur des mots : au quidam dans la foule venu lui lancer un « connard ! » retentissant, Jacques Chirac aurait répondu : « Enchanté ! Moi c’est Chirac ! ». Cette répartie néantise l’insulte pour son destinataire, et la retourne à son expéditeur comme une grenade dégoupillée. C’est analogue à une dette que l’on annule, (la grenade en moins et l’argent en plus).

4 Les prix de produits fabriqués dans des pays étrangers, choisis pour leur faible coût de main-d’œuvre, sont « arbitraires » par rapport à ce qu’ils seraient s’ils étaient fabriqués localement.

***

Illustration : www.wallpaperup.com : réalités de la science + fictions de l’économie => science fiction.

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3 commentaires sur “Aurélien Barrau : « l’économie est facile à modifier » (1/2)

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  1. Je pense qu’il est erroné de comparer la notion de société à celle d’économie. Une société est tout ce qu’il y a de plus théorique. Cependant c’est lorsqu’elle manque qu’elle fait le plus sentir qu’elle existe. Lorsque votre train est supprimé ou même seulement en retard, vous vous rappelez son existence, même si au final ce n’est le plus souvent pas elle la responsable…

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    1. Où aurais-je comparé « la notion de société à celle d’économie » ? J’ai rédigé tout le billet sans jamais penser à « la société », seulement à l’économie avec ses différents niveaux de réalité.

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    2. En fait, je ne comprends pas du tout votre commentaire. Que peut bien signifier l’assertion : « une société est tout ce qu’il y a de plus théorique » ? Une société existe concrètement comme l’ensemble des relations sociales entre individus. Vous en convenez vous-mêmes puisque vous dites qu’elle nous rappelle son existence en certaines occasions.

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