Effondrement et connerie humaine

Désolé pour le mot grossier, mais il conduit à des considérations intéressantes.


Notre civilisation s’effondrera comme toutes ses devancières, (car rien n’est éternel en ce bas monde), mais ce pronostic de simple bon sens, qui n’exigera qu’un peu de temps pour se réaliser, semble malgré tout « incroyable ». Et beaucoup, parmi ceux qui l’acceptent, s’imaginent qu’on le devra à la bêtise humaine, alors que celle-ci n’a rien à voir dans l’affaire. La bêtise est une caractéristique individuelle, alors que la surconsommation de ressources est un phénomène collectif. Or, autant qu’on sache, personne n’a encore identifié le QI d’une population, qu’elle soit d’hier ou d’aujourd’hui, et les humains modernes sont biologiquement identiques à leurs ancêtres dix mille ans plus tôt. Ni plus bêtes ni plus intelligents, ils ont le même cerveau, les mêmes besoins fondamentaux, les mêmes tares et les mêmes mérites, et leurs caractéristiques se répartissent encore et toujours selon des gaussiennes. Seuls ont changé au fil des siècles les moyens techniques et collectifs instaurés pour satisfaire les besoins naturels. L’actualité dramatique en Ukraine vient d’ailleurs de le montrer sur nos écrans : le besoin de fuir la guerre se solde par des bus ! Le même genre de bus qui roulent dans nos villes, alors qu’ailleurs dans le monde les victimes s’enfuient à pied.

Dire que « nous sommes cons » au prétexte que l’on ne fait rien pour éviter le mur est absurde, car cela suppose que l’on pourrait s’épargner cette funeste perspective en l’étant moins, grâce à un « sursaut » d’« intelligence collective » et de « volonté politique ». [Ha ha ha!] Non seulement personne ne sait comment faire pour être collectivement « moins cons », mais prétendre éviter l’effondrement revient à dire que notre civilisation pourrait être éternelle. En effet, si l’on pose qu’il est évitable aujourd’hui, alors il doit l’être encore demain, sinon cela n’a pas de sens puisqu’un effondrement (inévitable) ne serait pas exclu dans un avenir plus ou moins proche. Si donc il est évitable aujourd’hui, il n’y aura jamais un moment à partir duquel il sera inévitable : il est pour toujours évitable, et cela veut dire qu’on a trouvé un équilibre entre les ressources dont on a besoin et celles que la nature peut fournir. Difficile de faire plus absurde quand on sait que « la sixième limite planétaire vient d’être franchie », et que nous n’avons jamais été aussi loin de l’équilibre, l’exploitation des énergies fossiles et des matières premières1 n’ayant eu de cesse de nous en éloigner. Donc, même s’il est encore possible, au mieux, de différer l’effondrement, il deviendra inévitablement inévitable, ce qui revient à dire qu’il est déjà inévitable. (Comme les remparts de Rome sous la charrue de Romulus.) Cela nous avait fait dire que l’humanité est dans une impasse : la civilisation devra chuter avant de pouvoir (éventuellement) renaître de ses cendres, ce qui adviendra peut-être après l’effondrement.

Pour ceux que ce petit raisonnement n’aurait pas convaincus, il existe une variante plus simple inspirée de « l’univers bloc ». C’est une théorie du temps, (à notre avis ridicule mais très sérieuse pour les spécialistes), qui autorise à dire que soit l’effondrement « existe déjà dans le futur », (comme les chutes du Niagara pour celui qui descend le fleuve éponyme), et dans ce cas il est inévitable quelle que soit son « imminence », soit il n’existe pas dans le futur, et dans ce cas il n’existera jamais puisque « le futur » couvre l’éternité.

***

Un autre constat d’évidence s’impose : la civilisation étant le fruit de l’intelligence humaine, il est paradoxal d’affirmer que « nous sommes cons ». Tout ce que nous faisons est au contraire très intelligent : le développement des arts, des sciences et des techniques le montre tous les jours. C’est même cocasse en ce moment, car nous écrivons à l’heure où les scientifiques viennent de révéler la première image du trou noir au centre de la Voie Lactée, une prouesse extraordinaire d’intelligence collective que le commun des mortels ne soupçonne pas. Plus terre-à-terre : les yachts de grand luxe réservés aux milliardaires sont élégants et bien conçus, on y chercherait en vain des traces de « notre connerie », car l’on n’y trouve que l’habileté des artisans et la science des industriels. S’éclairer à l’électricité plutôt qu’à l’huile de baleine, votre serviteur trouve ça « plutôt cool », (et préférable pour les baleines), car l’électricité se transporte facilement, sans danger ni pollution. Mettre au point des vaccins pour se protéger des maladies, c’est pas bête non plus, c’est plus efficace que des incantations religieuses et ça peut vous éviter un handicap à vie. Idem pour les engrais qui permettent de produire plus de nourriture par unité de surface : ça épuise les sols mais ça marche, ça fonctionne, on nourrit des milliards de personnes avec ça.2

L’on impute à la « connerie » les faits à la fois inacceptables et inexplicables, typiquement les actes de violence, car il semble que celle-ci puisse être toujours évitée. Mais l’effondrement n’est pas une « connerie », car il s’explique fort bien par des modèles mathématiques : il est « logique » ou « naturel », ce sont des déterminismes physiques qui le provoquent (ou le provoqueront), non un excès de bêtise humaine. Par contre, il faut bien admettre que les mauvais comportements de certains individus, – ceux qui consomment le plus de ressources -, sont inacceptables et « inexplicables » dans la mesure où l’on admet que leurs auteurs, censés être informés des conséquences désastreuses de leur consommation, n’en continuent pas moins sur leur lancée, et obèrent ce qui fait leur richesse,3 à savoir : tout ce qui trouve socialement au-dessous d’eux : les moins riches qu’ils poussent dans les ronces, et dame nature qui se fait écrabouiller. Ils sont en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis, – image archétypale de la « connerie » -, alors qu’un comportement « intelligent » de leur part devrait consister à « tout faire pour éviter l’effondrement ».

Nous serions d’accord avec cette conclusion si elle n’était point paradoxale. On observe en effet que l’élite fait tout pour, justement, éviter l’effondrement ! Mais celui du système bien sûr, pas celui de la biosphère, le cadet de ses soucis. Donc « nous sommes cons » de détruire cette biosphère qui nous fait vivre, mais « pas cons du tout » de vouloir vivre comme nous le faisons, c’est-à-dire entourés d’artefacts qui nous épargnent les rudesses de la nature. (Tout en prodiguant « luxe, calme et volupté » à une infime minorité d’ultra-chanceux.) Cette alternative est impossible à trancher, car ses termes sont le recto et le verso d’une même médaille. L’illusion est de croire, qu’en étant plus « sobres » et plus « intelligents » par la décroissance, l’on pourrait trouver un compromis devant nous éviter la destruction de la biosphère sans trop sacrifier les avantages de la civilisation. Ce ne serait qu’une question de « volonté », mais comme elle fait défaut, il y aurait « connerie ». Cette déduction repose sur un présupposé absurde, à savoir que « la volonté » est capable de tout, et que grâce à elle aucun objectif n’est hors d’atteinte. En réalité, nous ne sommes pas « cons » mais impuissants à empêcher les déterminismes en tous genres de produire leurs effets, notamment celui du « bug humain » tant décrié.4

Il est heureux qu’il en aille ainsi, sinon cela voudrait dire que notre intelligence est capable de rendre fausses les lois de la nature, y compris celles qui s’imposent aux sociétés humaines. Nous sommes cependant tout à fait capables de « compenser » des déterminismes en jouant sur d’autres, par exemple en ensemençant des nuages pour faire tomber la pluie, en faisant voler des engins « plus lourds que l’air », en guérissant des maladies pour repousser la mort, en instaurant « la démocratie » pour adoucir la dictature des hiérarchies sociales, et, in fine, en cherchant à stocker du CO2 pour « compenser » celui qu’on émet. Malheureusement, aucune de ces « compensations » ne saurait compenser… les volumes, les quantités ! Il est certes scandaleux que les plus riches émettent des quantités phénoménales de CO2, mais quand bien même parviendrait-on à les réduire drastiquement, il resterait celles des autres, elles aussi phénoménales. Et il en va ainsi de tout ce que produit l’humanité civilisée, puisque le CO2 n’est pas le seul polluant que l’on rejette massivement. C’est pourquoi les moyens, les usages et les responsables n’ont aucune importance : les ressources sont surexploitées quantitativement, la nature sur-polluée quantitativement, et c’est à cela que l’effondrement mettra un point final.

Paris, le 16 mai 2022

1 Notons que les matières dites « premières », par référence aux processus de production, pourraient aussi bien être qualifiées de « fossiles », car elles le sont tout autant que le charbon, le pétrole et le gaz « naturel ».

2 Notons cette nouvelle qui vient de tomber : deux Français vont commercialiser un engrais azoté produit par recyclage de l’urine humaine, et qui coûte 20 fois moins cher que les engrais actuels.

3 A propos de l’élite qui obère ce qui fait sa richesse : cette idée est inspirée de la fameuse « étude de la NASA » qui n’était pas de la NASA, et que l’on trouvera traduite in extenso sur le blog de Loïc Steffan.

4 A propos du « bug humain » et des « récompenses » : à l’aune de notre modernité, la vie des chasseurs-cueilleurs devait être mortellement ennuyeuse, à se demander s’ils ne se faisaient pas la guerre pour la rendre plus palpitante.


Illustration : Flickr – Henri Matisse « Luxe, calme et volupté », 1904 – Musée d’Orsay.

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