Retour sur le « bug humain »

Pulsions individuelles et contrôle social – 17 juin 2022 – 1200 mots.


Depuis que Bonpote a publié le billet de Thibault Gardette, la thèse du « bug humain » passe pour être « bidon », non scientifique et sans intérêt, ce qui est aussi regrettable que risible. Nous avons pu le vérifier récemment à une réaction d’internaute, car le sujet a fait son retour suite à l’interview du Monde de Sébastien Bohler et Thierry Ripoll, un chercheur en psychologie cognitive. Thibault Gardette nous a livré la vérité scientifique des détails, (qui n’intéressent que les spécialistes), mais au prix d’une big picture archi-fausse, à savoir que l’individu et son cortex seraient en mesure de « contrôler » ou « contrecarrer » les besoins, désirs, envies et autres pulsions venues du « striatum ». (Ou de la planète Mars, on s’en fiche un peu, ce n’est pas le fond du problème.)

En réalité, l’individu a beau avoir un cortex1 en forme de moteur de Formule 1, (par rapport à celui des animaux), il ne contrôle rien du tout, l’exemple de DSK en peignoir est assez parlant. Et ça, on le sait depuis que Freud a fondé la psychanalyse. Les pulsions venant du niveau biologique, de notre nature foncièrement animale, le cortex ne peut rien faire pour les diminuer ni les supprimer : il peut seulement les « transformer » ou les « déplacer » vers d’autres cibles que celles prévues par la nature.

Freud en a donné un exemple spectaculaire. L’une de ses patientes avait contracté une habitude compulsive : elle se mettait à écrire une lettre à l’encre rouge, renversait malencontreusement son encrier, puis appelait une servante pour qu’elle vienne nettoyer le parquet. Il a expliqué son comportement ainsi : elle revivait une scène traumatisante pour elle, à savoir qu’au lendemain de sa nuit de noce, la femme de chambre n’avait pu constater aucune tache rouge sur les draps, le mariage n’ayant pas été consommé. Elle avait donc pu en déduire que l’épouse n’était pas vierge, ce qui était honteux pour une bourgeoise sensible à la rigueur morale de son époque.2

Cette compulsion avait bien sûr pour origine les pulsions sexuelles, inconsciemment déplacées sur l’encre rouge. S’il est vrai que ces pulsions « ne contrôlent pas le cortex », (contrairement à ce que Bohler aurait écrit), il n’en reste pas moins indéniable qu’elles lui imposent tyranniquement leur existence et leur fréquence. Certains auteurs précisent que la patiente de Freud répétait son petit manège plusieurs fois par jour : faut-il ajouter qu’elle le faisait en pleine conscience, en sachant fort bien que cela ne servait à rien, et qu’il y avait quelque chose de honteux à se montrer si maladroite ? Elle le faisait pourtant, inlassablement, sans pouvoir se retenir, parce que son geste servait d’exutoire à l’acte sexuel désiré, et lui apportait excitation et plaisir.

Beaucoup d’autres cas illustrent le fait que l’on ne contrôle pas ses pulsions : les viols et agressions sexuelles, les déviances comme la pédophilie, les meurtres, la colère qui peut s’emparer de tout un chacun, parfois pour une broutille, et qui conduit à échanger des insultes ou des coups, etc. L’on nous dira qu’il ne s’agit là que d’exceptions car, de manière générale, le commun des mortels n’agresse personne, et ne trouve pas tous les jours quelqu’un à insulter. C’est vrai, et cela justifie d’affirmer, contrairement à ce que nous venons d’écrire en caractères gras, que l’individu « contrôle » ses pulsions. Mais il le fait sous la pression sociale, par peur du gendarme et apprentissage précoce des comportements interdits à l’égard d’autrui, ce que l’on appelle la morale. (Il peut le faire aussi par stratégie, ce qui consiste à réfréner un désir hic et nunc pour mieux le satisfaire plus tard, dans des circonstances plus appropriées.)

Malheureusement pour Bonpote et Thibault Gardette, ce « contrôle » n’invalide en rien « le bug humain », car le livre n’a aucun rapport avec la morale qui régit les relations entre individus : il ne concerne que la consommation. D’ailleurs, c’est bien simple, Gardette introduit son article par cette citation de Bohler :

« Nous sommes emportés dans une fuite en avant de surconsommation, de surproduction, de surexploitation, de suralimentation, de surendettement et de surchauffe, parce qu’une partie de notre cerveau nous y pousse de manière automatique, sans que nous ayons actuellement les moyens de le freiner. »

On le sait, la surconsommation vient de ces centaines de millions de braves gens, les consommateurs occidentaux, qui « contrôlent » très bien leurs pulsions : ils sont polis, aimables, courtois, bien habillés, incapables de faire du mal à une mouche, et sont les premiers à s’horrifier des crimes en tous genres qui remplissent les gazettes. Cela force une question : si les braves gens se contrôlent si bien devant autrui, pourquoi n’en font-ils pas autant devant les offres commerciales qui s’étalent aux devantures ? La réponse est plutôt facile.

Alors que les sociétés humaines sont depuis toujours obligées de réprimer les pulsions indésirables, – sinon la vie en commun serait impossible -, celles d’aujourd’hui ont tout fait pour libérer les pulsions d’achat. Mais ce phénomène ne date pas de la dernière pluie. La possession de biens matériels est depuis des millénaires utilisée comme signe de prestige social et moral, l’un n’allant pas sans l’autre. Il en résulte que jamais personne n’a pu apprendre à réprimer ses envies de possession, (ou de consommation), de sorte qu’il est absurde de prétendre que l’individu lambda serait capable de le faire. Il peut seulement arbitrer entre son budget, le côté dépenses, et ses plaisirs, le côté gains. Nous sommes de surcroît dans un système où la consommation est considérée comme la juste récompense des mérites individuels : comment l’individu pourrait-il se « contrôler » sur une telle base ?

S’il est bien possible que Bohler soit un vrai filou intellectuel à distordre la science pour justifier ses opinions personnelles, (Gardette n’est pas seul à le critiquer sur ce plan, il cite par exemple ce long billet), il n’en reste pas moins que, dans ce cas, il a raison sur l’essentiel : c’est bien « la faute de notre cerveau », car il n’a pas été fait pour qu’on puisse choisir entre opulence et sobriété, mais pour survivre coûte que coûte dans un environnement hostile où « l’homme est un loup pour l’homme ». Sauf exceptions qui confirment la règle, le cerveau a été fait pour choisir entre soi et un autre, et de façon que le premier l’emporte toujours : c’est ce qu’on appelle l’égoïsme, lequel est patent dans la compétition sociale où personne n’a envie de céder sa place ni de renoncer à ses avantages acquis.

Il n’est pas seul en cause, évidemment, il y a aussi l’énergie, les machines, le capitalisme, la mondialisation, le marketing et mille autres facteurs qui ont amplifié nos moyens d’actions et les dégâts afférents, mais il est « la cause » première, celle par laquelle tout le reste est arrivé.

***

1 Cortex : vaste région du cerveau où l’on situe la pensée, les facultés cognitives et les fonctions dites « supérieures » : calcul, raisonnement, langage, morale,…

2 Notre récit de la tache d’encre et son interprétation, faits de mémoire, ne sont peut-être pas fidèles aux écrits de Freud. Celle qui suit semble être de Freud dans « Actes obsédants et exercices religieux », mais il a peut-être lui-même produit plusieurs versions : « Son mari, au cours de leur nuit de noces, avait été victime d’une mauvaise fortune qui n’est pas rare. Il se trouva impuissant et « courut plusieurs fois cette nuit-là de sa chambre à la sienne » afin de répéter la tentative. Le matin suivant il avait dit qu’il devrait avoir honte devant la fille de chambre de l’hôtel, qui allait faire les lits ; aussi prit-il un flacon d’encre rouge et en versa-t-il le contenu sur le drap, mais d’une façon si maladroite que la tache rouge se produisit à un endroit vraiment peu en rapport avec son dessein. Elle rejouait ainsi par cet acte obsédant la scène de sa nuit de noces. »


Lire aussi :


Illustration : Slate.fr : « Des scientifiques ont cartographié les connexions neuronales: on peut y repérer l’impulsivité »

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Permalien : https://onfoncedanslemur.wordpress.com/2022/06/17/retour-sur-le-bug-humain/

5 commentaires sur “Retour sur le « bug humain »

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  1. Le filou superstar de l’Inconscient Freud à la rescousse du filou médiatique du striatum Bohler ? Je suis d’accord avec le fond du billet, mais il perd en efficacité à mes yeux, en s’appuyant sur cette anecdote freudienne bien essentialisante … Les deux filous ont raison, mais pas toujours pour les bonnes raisons 🙂
    Certes j’ai bien compris que le propos n’est pas ici de s’attarder sur les détails des processus cognitifs, mais il serait dommage de ne pas tenir compte des tentatives d’évaluations historiques et scientifiques de Freud, par ex ici :

    https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/291218/chez-freud-le-bon-n-est-pas-nouveau-et-le-nouveau-n-est-pas-bon

    ou en vidéo ici :

    Aimé par 1 personne

    1. OK, Freud n’a pas découvert à lui seul l’inconscient, pas plus qu’Einstein la relativité et Darwin l’évolution, mais ces trois savants ont chacun construit un « système » nouveau, ce que leurs prédécesseurs ont été incapables de faire. Cela dit, je refuse de vous répondre sur le reste, ce ne serait pas « scientifique » de ma part, et je n’y connais rien en psychanalyse. J’ai seulement l’impression que l’anecdote de l’encre rouge n’essentialise rien : on « essentialise » quelque chose quand on écarte les faits. Vous voyez, on n’est même pas d’accord sur ce que veut dire « essentialiser »…

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      1. Ok, vous utilisez Freud comme incarnation historique des connaissances sur l’inconscient, ce qui est un raccourci compréhensible et assez communément admis. Mais susceptible de déchaîner de féroces pulsions de chipotage. Aristote aussi a construit un « système » pour expliquer les mouvements des corps, mais il a bien fallu se résoudre à l’abandonner car les faits lui donnaient tort… Certes, personne n’est obligé de se farcir la vérité dans tous les domaines alors qu’il y a des domaines importants où elle est ignorée (au hasard, un domaine en forme de « mur »), mais bon, si poster un commentaire de plus me vaut une ration supplémentaire de dopamine, je ne vais pas m’en priver tant que ça ne pollue pas trop votre blog 🙂
        Donc, pour justifier mon vocabulaire : cette interprétation du comportement est « essentialisante » si on considère qu’il la ramène artificiellement et de façon univoque à la pulsion sexuelle, la seule valable dans son « système », alors que d’autres interprétations pourraient fonctionner aussi, par exemple le besoin de reconnaissance (cher à Bohler) aboutissant à une pression sociale, ou une empathie extrême pour l’époux impuissant (sauf erreur de ma part, Freud rapporte l’impuissance de l’époux et non l’impureté de l’épouse, mais ça marche dans les deux cas), avec en sus un terrain psychologique favorable d’une façon ou d’une autre, bref toute la complexité de la personnalité, où la majorité des processus sont inconscients. Les faits choisis servent à justifier sa théorie plutôt qu’à tenter d’en voir les limites, et c’est bien humain (trop humain) après tout, et vient probablement d’une obscure pulsion inconsciente imbibée de dopamine ou de gibolin venue des tréfonds de sa matière grise, ou striée, ou parabolique (et vice versa)

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