Comment se convaincre de l’effondrement annoncé ?

Percevoir par l’imagination l’effondrement qui vient, le prouver ou le démontrer, relèvent de démarches intellectuelles très différentes, mais toutes servent un même but : il s’agit d’en prendre conscience, il s’agit de se convaincre de sa future réalité, voire de son imminence. Mais comment faire puisque notre monde a l’air de « bien fonctionner » ? Il y a certes de la misère, des famines en ce moment-même, des chômeurs par millions, des problèmes sanitaires, de la pollution, des catastrophes climatiques, des scandales, mais tous ces maux semblent faire partie d’un monde « normal », et l’innovation technique, qui ne dort jamais, nous laisse croire que nous avons encore un avenir.

Pour se convaincre que l’espèce humaine est embarquée dans un Titanic d’échelle planétaire, plusieurs méthodes sont possibles.

1) Les discours

La première méthode est de recourir à des discours, par exemple celui de « l’amiral Hyman Rickover mettant en garde dès 1957 contre les conséquences de l’épuisement des énergies fossiles, à commencer par le pétrole, aux alentours de la première moitié du XXIème siècle ». On le trouvera en français sur le site « Le Nœud Gordien », après une longue introduction qui en situe le contexte. D’autres discours de précurseurs peuvent être cités, par exemple les écrits de René Dumont : ils sont convaincants dans la mesure où, l’actualité confirmant leurs alertes, celles-ci valent pour l’avenir. Sachant que rien de sérieux n’a pu être fait en 60 ans, et qu’au contraire les bilans se sont alourdis avec l’entrée en lice des pays émergents, (Chine, Inde, Brésil…), il est impossible de croire que l’humanité pourrait volontairement changer de trajectoire avant 2050.

2) La modélisation

La deuxième méthode, de loin la plus radicale, est celle de la modélisation effectuée par Meadows et son équipe du MIT, et dont les résultats ont été publiés dans le fameux « Rapport Meadows » en 1972 qui annonce une baisse de la population mondiale à partir de 2030. Les courbes calculées ayant été comparées à la réalité, (voir le graphe ci-dessous), et la concordance étant très bonne pour chacune, l’on dispose d’une preuve que le modèle est logiquement conforme à la réalité, et donc que l’avenir se dessine comme suit :

Meadows-graphes-officiels

3) Le point faible

Toute l’industrie, l’agriculture et le transport reposant sur le pétrole, il est évident que la production (de tout) s’effondrera quand il n’y aura plus de pétrole : ce point fort de la civilisation va devenir son point faible. Sachant que son pic de production a été atteint vers 2006, l’on en déduit qu’il ne reste, au mieux, que quelques décennies de consommation au rythme actuel. L’effondrement est certain pour 2050 au plus tard si l’on en croit cette vidéo où Jean-Marc Jancovici donne les chiffres suivants :

  • l’extractible connu depuis 1900 s’élève à 2200 milliards de barils.
  • l’on en a déjà extrait 1200 milliards.
  • il en reste environ 1000 milliards.
  • la production actuelle est à peu près stable à 80 millions de barils par jour.

Il reste donc 12.500 jours de consommation, soit 34 ans, ce qui implique une panne sèche absolue en 2051. Malgré la simplicité des calculs et la fiabilité des statistiques, ce résultat semble trop simple pour convaincre, et l’on préfère croire que l’on réussira à faire une « transition énergétique », (arrêt du pétrole en tant qu’énergie), alors que l’histoire montre que les nouvelles sources d’énergie se sont toujours ajoutées aux anciennes sans les remplacer. Construire d’énormes centrales solaires dans les déserts freinera (peut-être) l’émission de CO2 mais ne remplacera jamais le pétrole : on n’en aura pas le temps, car l’inertie et les volumes sont gigantesques.

4) L’accumulation

Montrer la croissance spectaculaire et ininterrompue d’un grand nombre de paramètres divers devrait pousser à conclure que « ça va forcément s’arrêter », car « les arbres ne grimpent pas jusqu’au ciel » :

Evolution-du-systeme-terre

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5) Chiffres chocs

Quelque chose en croissance de 2,4% par an, ce qui est le cas du PIB mondial, double en moins de 30 ans selon le tableau de Wikipedia. S’il ne s’agissait que d’un nénuphar sur un étang, un tel rythme laisserait largement le temps d’agir pour en gérer les conséquences, mais nous parlons du PIB mondial valorisé à 73.000 milliards de dollars en 2015, et qui résulte de l’activité de 7 milliards d’êtres humains assistés par d’innombrables machines. Eu égard à ces chiffres, ces 30 ans ne représentent plus que quelques secondes, au mieux quelques minutes : ils ne laissent pas le temps à l’humanité de gérer sa croissance et ses conséquences.

Mais surtout, le PIB mondial étant déjà gigantesque, il est difficile d’imaginer qu’il sera effectivement doublé d’ici 2050 : la croissance mondiale va donc s’arrêter AVANT : probablement vers 2030 comme prévu par le rapport Meadows.

Autre chiffre choc : la consommation mondiale de pétrole s’élève à 15 milliards de litres par jour. De plus, elle s’est stabilisée depuis 2015 : ce n’est pas une bonne nouvelle, car c’est très probablement le prélude à une décroissance, donc l’amorce de l’effondrement annoncé.

6) Les images

Les images ne disent rien de probant, mais elles suggèrent, – un peu comme les courbes précédentes qui ne peuvent pas « monter jusqu’au ciel » -, que rien ne peut se prolonger indéfiniment, donc que le système dans son ensemble finira par atteindre son apogée. Ensuite, le système étant en évolution permanente, (car un état statique est impossible), il entrera dans une dynamique de déclin.

Pour s’en convaincre, l’on peut commencer par visionner cette mise en images de l’évolution technique.

Il y aussi ce documentaire très esthétique d’Edward Burtynsky : « Comment la civilisation défigure la planète ».

7) L’évolution

Lamarck a montré que les espèces vivantes sont nécessairement produites par une évolution, c’est-à-dire par une histoire déroulée depuis une origine, et non par des phénomènes récurrents au niveau physico-chimiques. Ainsi contraintes de s’adapter à l’évolution des autres, toutes les espèces sont condamnées à évoluer sans pouvoir mettre fin au processus : aucune espèce n’a le pouvoir de gouverner l’évolution biologique, même si chacune influence peu ou prou celles avec lesquelles elle interagit.

Il en va de même du système global qui entraîne l’humanité, car la concurrence et la coopération, (des cités préhistoriques à l’Union Européenne), conduisent à des innovations techniques dont l’usage ne se perd que sous la pression d’autres innovations plus récentes. Chacun étant contraint d’y recourir sous peine d’être désavantagé, cela suffit à expliquer l’impuissance de l’humanité à maîtriser son destin, et donc à éviter l’effondrement qui se profile à l’horizon.

8) Le gigantisme

Dans les paramètres qui « grimpent au ciel », dans les chiffres chocs et les images, l’on trouve une caractéristique commune qui est le gigantisme. Le capitalisme est devenu mondial, les pays naguère « en voie de développement » rattrapent leur retard, se voient soumis comme les autres à la rude loi de la concurrence, certains font plus d’un milliard d’habitants, certaines multinationales sont plus puissantes que des États, et tout cela signifie que les enjeux sont tellement grands qu’ils touchent à la mythologie : ils façonnent le monde comme des cyclopes.

C’est pourquoi chaque entité privée ou étatique s’efforce de ne pas s’effondrer, (tout comme un individu s’efforce de ne pas mourir), car un « effet domino » pourrait s’ensuivre avec des conséquences catastrophiques. Mais « ne pas s’effondrer » implique de maintenir le statu quo pour soi-même, c’est-à-dire de contribuer comme les concurrents à la dynamique globale, donc à la maintenir en dépit du fait qu’elle conduit « droit dans le mur ».

9) Déjà là

Une autre approche consiste à interpréter certains maux comme autant de preuves que les mécanismes devant conduire à l’effondrement sont bien réels, et donc que des déterminismes sont à l’œuvre qui permettent d’affirmer qu’il est « déjà là », déjà amorcé et donc en cours. (Par exemple avec les « Manifestations de la soif« , les millions de réfugiés climatiques ou la chute catastrophique des populations d’insectes volants.) De fait, si l’on considère les pollutions, (dont le réchauffement climatique), et certaines crises politiques où des phénomènes climatiques ont joué un rôle, alors on retrouve les conclusions du modèle Meadows dans lequel la pollution joue un rôle crucial, car elle intervient comme un coût limitant tous types de production.

Une variante de cette méthode consiste à dire que la situation actuelle résulte de causes lointaines et profondes, que ces causes sont toujours agissantes, (en particulier la concurrence), et que, faute de pouvoir les supprimer ou les changer, l’humanité en est réduite au « business as usual », à continuer sur sa lancée comme le Titanic de sinistre mémoire.

10) Décroissance exponentielle

L’interdépendance économique et financière implique que la décroissance des uns entraînera celle des autres, de façon symétrique à la croissance qui n’est possible que si d’autres sont aussi en croissance. C’est la base-même du capitalisme : pour vendre plus de produits, il faut plus d’utilisateurs capables de les acheter. A l’inverse, si vos acheteurs diminuent en nombre ou en pouvoir d’achat, vous devez diminuer votre production, de sorte que vous devez aussi réduire vos achats, ce qui oblige vos fournisseurs à réduire leur production et leurs achats. Ainsi la décroissance se propage et s’amplifie au même titre que la croissance, mais d’une façon qui peut être beaucoup plus rapide, car son effet boule de neige, (illustration dans cette vidéo), conduit à des licenciements plus rapides que l’embauche de personnes compétentes.

Historiquement, les phases de décroissance du capitalisme sont bien connues, et ont toujours été suivies d’une nouvelle croissance. Mais ces cycles ne sont pas éternels car les ressources ne le sont pas. Aussi, sauf à trouver d’ici 30 ans un substitut au pétrole, (un substitut non polluant, non dangereux et frugal en matières premières), la prochaine décroissance sera irrémédiable, et donc infiniment plus grave que toutes celles qui l’ont précédé : comme le montre le graphe du modèle Meadows, la production industrielle tendra vers zéro.

Conclusion

Comme l’explique Pablo Servigne dans cette conférence, (il est co-auteur avec Raphaël Stevens de « Comment tout peut s’effondrer »), une authentique perception de l’effondrement ne peut être que progressive, car aucun élément n’emporte à lui seul la conviction, chacun étant contestable ou insuffisant. Au final, seule une accumulation d’indices, d’analyses et de contre-argumentations amène à penser que l’espèce humaine est au seuil d’un effondrement qui promet d’être aussi gigantesque que les bouleversements induits par l’industrialisation.

Plus de publications sur Facebook : On fonce dans le mur

 

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