L’agonie des océans

Si vraiment il existait un dieu infiniment bon, omniscient et omnipotent, un dieu qui aurait sacralisé « la vie » comme le prétendent les anti-IVG, la demeure de Poséidon ne serait probablement pas dans un état si « délabré ». Le mot peut sembler inapproprié, mais il convient assez bien à cette réalité qui voit tomber en ruines tout l’échafaudage du vivant, à commencer par l’oxygène, sa principale fondation. En effet, selon une récente nouvelle bien commentée par Bastamag, des scientifiques s’inquiètent de la disparition de l’oxygène des océans, ce qui se manifeste en particulier par l’extension des « zones mortes », totalement dépourvues de vie, et il y a tout lieu de s’en inquiéter car un malheur n’arrive jamais seul. Les atteintes aux océans sont nombreuses, et elles sont en train d’y détruire lentement la vie, avec un énorme « effet retard » qui masque la gravité des conséquences.

Commençons par les faits, (dont l’inventaire est hélas impossible, le résultat serait aussi désolé qu’un paysage lunaire) :

  1. Effet de serre : les océans encaissent 90% de la chaleur produite => baisse de l’oxygène et blanchiment des coraux => « menace » sur la principale source de biodiversité et sur la vie des riverains.
  2. CO2 : un tiers des émissions est stocké dans les océans => acidification => « menace » sur le zooplancton dont le squelette est calcaire et sur le phytoplancton (végétal) qui produit de l’oxygène => « menace » sur toute la chaîne alimentaire.
  3. Pollution aux matières plastiques => la quasi totalité des animaux marins absorbent ou absorbera du plastique, car des bactéries prolifèrent sur les morceaux et leur confèrent une odeur de plancton.
  4. Surpêche : toutes les espèces sont surexploitées, même celles qui s’enfouissent dans le sable des fonds marins. On pêche dans les grands fonds des espèces qui se reproduisent très lentement.
  5. Transport maritime => rejets massifs d’hydrocarbures (très sales) et pollution sonore.
  6. Rejets de produits chimiques issus de l’agriculture, de l’industrie et de la consommation => zones mortes côtières en extension, « menace » sur les animaux et végétaux marins.
  7. Extraction du pétrole et du sable, et désalinisation avec rejets de saumure et de produits toxiques.
  8. Déchets radioactifs.

C’est un bilan désespérant, car rien n’annonce un changement de tendance. Le système poursuit allègrement son expansionnisme sans frein, la population humaine continue de croître, (inertie oblige), et la mentalité des gens aux pouvoirs n’a toujours pas changé. S’ils avaient un minimum de conscience écologique, ils refuseraient des projets comme ceux de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ou du complexe commercial d’EuropaCity en arguant que ces projets :

  • Ne sont pas cruciaux en termes économiques.
  • Ont une rentabilité douteuse à long terme car la conjoncture peut changer.
  • Grignotent vainement l’espace naturel alors qu’il faut sauvegarder tout ce qui peut (encore) l’être.

Malheureusement, la mentalité des gens aux pouvoirs n’est pas près de changer. Comme expliqué dans « Le fameux système », il est impossible de l’orienter dans un sens politiquement défini, et c’est impossible même à la marge, même sur quelques cas particuliers. Le système n’a aucune conscience écologique, et du reste, aucune conscience tout court. Il ne recule que lorsqu’il ne peut faire autrement, par exemple quand sa légitimité se trouve mise en jeu, comme ce fut le cas avec le barrage de Sivens : ce n’est qu’après la mort de Rémi Fraisse que les autorités ont renoncé : « C’est l’épilogue de deux années de controverses et de manifestations marquées par la mort de Rémi Fraisse, le 26 octobre 2014. Le projet de grand barrage à Sivens a été définitivement abandonné par l’Etat qui va ouvrir des discussions pour une retenue d’eau moins ambitieuse. » Auparavant, aucun responsable n’en voulait démordre, à la suite bien sûr des agriculteurs qui en espéraient une augmentation substantielle de leur chiffre d’affaire.

Poussés aux fesses, (pardonnez l’expression), par ce développement économique et culturel dont on fait l’alpha et l’omega de toute politique, les responsables tournent systématiquement le dos à la vraie écologie, et se dédouanent avec des « projets verts » qui n’en restent pas moins des projets pollueurs et consommateurs de ressources. Ainsi va la « locomotive » (verte) du système : on la voit tirer des millions de consommateurs consommant des millions de produits produisant des millions de tonnes de déchets. Plus aucun pays n’étant épargné par la fièvre capitaliste, tout cela se déroule à l’échelle du monde, donc à l’échelle des océans où plus aucune espèce n’est à l’abri.

Mais fi des longs discours, posons seulement une petite question : comment pourrait-on prétendre protéger les océans, qui s’étendent sur 378 millions de km2, alors que les écologistes doivent se battre pied à pied et d’arrache-pied pour seulement protéger une minuscule « zone humide » à nos portes ? Bien que microscopique à l’échelle des enjeux planétaires, leur combat illustre la mentalité de l’adversaire indépendamment de toutes contraintes à court-terme. Et la leçon qu’il faut en tirer ne laisse aucun espoir : cette mentalité s’accroche avec férocité à la plus infime perspective de gains. (Gains de toutes natures, pas seulement financiers.) Elle est sans doute le fait d’une petite minorité, mais une minorité qui détient tous les leviers du pouvoir, et aspire les jeunes pousses à l’imiter.

Plus de quatre décennies après la création de l’écologie politique, les mentalités n’ont pas changé d’un iota : les capitalistes continuent de durcir les conditions de travail et de grignoter sans relâche le moindre centime sur « les coûts ». Ils devraient dire « leurs coûts », car il y a ceux qu’ils infligent à la nature dont ils font mine de tout ignorer.

Pour finir sur une note plus légère : l’iconographie moderne de Poséidon se révèle d’une affligeante monotonie doublée d’une bêtise typiquement masculine. Aucun graphiste ne semble avoir interrogé le sens, tous déclinent la figure de l’homme musclé, barbu et chevelu, qui « commande à la fureur des flots » selon cette appréhension jamais remise en cause d’une nature qui serait hostile à « l’Homme ». Conception ô combien anthropocentrique et superficielle, bien faite pour complaire aux marins ! Car les tempêtes sont déclenchées par des phénomènes atmosphériques, donc par Zeus et surtout Éole, et l’inertie des océans devrait inciter à voir en Poséidon le dieu de la tranquillité. Ces représentations ne reflètent finalement que le désir de puissance : le contraste est frappant avec « La Grande Vague de Kanagawa » qui exprime la fragilité humaine au sein de la nature : celle-ci n’est pas « furieuse », comme le suggère le mont Fuji en arrière plan, mais « dévoreuse », comme si elle voulait nous « reprendre » pour nous punir de nos prétentions.

 

Paris, le 13 janvier 2018

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