Science, déterminismes et déni

Les-crises.fr publie en ce 9 février 2018 un billet sur le réchauffement climatique qui présente un graphique formidable : l’augmentation de CO2 avec mention des crises économiques qui ont affecté le processus. Il présente le grand mérite de mettre en évidence le déterminisme sous-jacent : quand les causes diminuent d’intensité du fait d’une crise économique, les effets diminuent aussi, (la quantité de CO2 peut se stabiliser ou même diminuer), et, quand une crise se termine, causes et effets retrouvent leur intensité et se remettent à augmenter. (Notons en passant que cela donne une petite idée de la crise qui seule pourrait faire baisser significativement le CO2…)

concentration CO2

Science

Il faut critiquer « la science », c’est une démarche de salubrité publique, parce qu’elle est critiquable à tous points de vue, parce qu’elle nous conditionne, parce que liberté et imagination humaine permettent a priori d’autres systèmes de connaissances. Mais il faut la critiquer intelligemment, non en faisant preuve d’une méconnaissance crasse, à l’instar de l’internaute qui écrit en commentaire (de l’article précité) qu’il est « vain et présomptueux » de « prévoir le climat 50 ans à l’avance » alors qu’aucun scientifique ne prétend faire ce genre de prédiction. Les modèles climatiques ne connaissent que les lois de la physique : il n’y a pas de « lois climatiques », seulement des lois qui régissent la circulation des matières fluides et leurs interactions. Elles ne couvrent pas entièrement les phénomènes, (le comportement des nuages est encore mal compris), mais elles suffisent à caractériser (par quelques paramètres) une situation future quantitativement très probable (mais qualitativement incertaine) à partir de la situation présente. S’il est vrai que le climat comporte des phénomènes stables bien identifiés, (par exemple la circulation thermohaline), les scientifiques sont incapables de dire quelle allure ils auront à l’avenir, s’ils vont se maintenir ou non, sous quelles formes, avec quelles amplitudes, etc. La dernière mousson au Sri Lanka est typique à cet égard : elle fut catastrophique alors que dans la tradition c’est un phénomène bienheureux. Conformément aux prévisions d’accroissement du nombre d’événements extrêmes, le pays fut massivement inondé, mais aucun scientifique ne prétend prévoir ce qui caractérisera le climat du Sri Lanka d’ici 50 ans, à savoir des moussons qui auraient telle hauteur d’eau en moyenne à telle époque de l’année.

Ce n’est pas faire l’éloge de « la science » que d’affirmer que son pouvoir de prédiction est d’une efficacité redoutable, c’est un constat de fait. Il ne faut cependant pas lui attribuer tous les pouvoirs, car les siens sont en réalité bien maigres : elle ne produit qu’une manière de voir qui est très étroite et très réductrice. Procédant par analyse des phénomènes, ce que nous comparons volontiers à une dissection, elle est incapable de rendre compte des phénomènes qualitatifs ou globaux dans toute leur complexité et subtilité. Sa connaissance du climat, phénomène global par excellence, est extrêmement limitée et n’aide qu’à prévoir la météo à quelques jours.

Déterminismes

Mais ses faiblesses ne doivent pas servir de paravent pour sous-estimer ce que l’on appelle les déterminismes. Il suffit de considérer la pesanteur, de loin le plus évident et le plus universel, pour savoir que rien ni personne n’échappe à un déterminisme dès lors qu’il est établi. L’on peut « échapper à la pesanteur », et ce par différents moyens bien connus, mais ces moyens ne la font pas disparaître : ils confirment au contraire qu’elle est conforme aux calculs. Or, ce que dénote le commentaire cité, (en se trompant sur les vraies prétentions scientifiques), c’est une « mise en doute » des déterminismes. A l’en croire, leur existence ou leurs effets ne seraient pas ce qu’ils sont parce qu’on les connaît mal : c’est très vrai, mais cela ne les empêche pas d’exister. Et mal les connaître n’empêche pas de les connaître assez bien pour savoir qu’ils existent, et qu’ils produiront leurs effets tant que leurs causes persisteront. De façon absolument implacable. Tout déterminisme est une « mécanique infernale ».

Déni

Qu’on le veuille ou non, que cela plaise ou non, des déterminismes sont à l’œuvre, mais seuls un petit nombre sont contestés aux motifs les plus farfelus. Ce ne sont pas ceux dont on tire parti dans les objets du quotidien, (et dont on ignore tout), mais ceux qui dominent la condition humaine, au premier rang desquels l’on trouve bien sûr le « réchauffement anthropique ». Et c’est précisément parce que celui-ci est incontestable qu’il est contesté : beaucoup de gens ne supportent pas que « la science » fasse autorité, qu’elle apporte une réponse non ambiguë sur le sujet. Ils ont le sentiment que leur libre arbitre est menacé parce qu’elle impose sa vision et ses croyances, tout comme l’Église imposait jadis les siennes. Ils ne veulent pas admettre que la réalité soit « comme ça » et « pas autrement », parce que leur liberté de choix se trouve réduite à zéro. En un mot, ils ne veulent pas qu’on vienne leur dicter certaines de leurs croyances.

La science étant une formidable machine à produire de nouvelles croyances, ils devraient être très malheureux, mais, heureusement, les découvertes scientifiques ne les intéressent pas. Pour qu’ils se sentent concernés, elles doivent toucher la condition humaine, comme ce fut le cas avec le système de Copernic, l’évolution de Darwin et l’inconscient de Freud. Tous ces grands découvreurs furent décriés en leur temps comme le GIEC aujourd’hui. C’est bien lui qui est visé par ce « climato-réaliste » qui prétend que : « ce n’est pas la première fois que l’on voit ce genre d’aveuglement dans la science, où l’on peut avoir des effets de groupe, des effets sociologiques, (…), on peut parfois se tromper collectivement, et la science, quoiqu’il en soit, n’est pas quelque chose qui fonctionne sur le consensus… » Alors que « la science » ne fonctionne qu’au consensus…

Il est de bon ton de parler de « déni » pour expliquer cette contestation, et c’en est bien un dans les faits, mais ses mécanismes psychologiques ne peuvent pas être les mêmes que ceux du déni de grossesse par exemple, le plus typique (et extraordinaire) qui soit. La contestation du réchauffement climatique est du même ordre que celle des chambres à gaz de sinistre réputation. L’angoisse ne peut pas en être la cause, (sinon de façon vague, diffuse et indirecte), puisque les contestataires ne sont pas responsables des faits, au contraire des criminels qui continuent de nier (tranquillement) leurs crimes même quand on leur met les preuves « sous le nez ». Ils sont déterminés par leur position, leur place ou leur rôle dans la société. Pour le « clampin lambda », il s’agit simplement de s’affirmer, de faire valoir son propre jugement et ses propres raisonnements, mais avec un minimum d’efforts et un maximum d’arrières-pensées. Affirmer sans l’ombre d’une référence que : « la science, quoiqu’il en soit, n’est pas quelque chose qui fonctionne sur le consensus », c’est affirmer qu’elle fonctionne autrement, avec « des effets de groupe, des effets sociologiques » qui permettent de produire les résultats qu’on veut. Sous le billet déjà cité, un autre internaute écrit : « Mais les conclusions du GIEC reposent moins sur ces observations que sur des modèles mathématiques où on peut introduire ce qu’on veut » : donc de façon à produire les résultats « qu’on veut ». Des résultats qui seraient définis à l’avance, sans que personne n’en sache rien ? Le déni des « climato-réalistes » a plus à voir avec le « complotisme », ce mal du siècle, qu’avec la psychologie.

Je reviendrai sans doute un jour sur le déterminisme, fatigué pour aujourd’hui.

Règle

Illustration : « Déterminisme social et criminalité »

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3 commentaires sur “Science, déterminismes et déni

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  1. Je me souviens :
    -D’avoir fait la campagne électorale de René Dumont en 1974; j’allais chercher les tracs sur la péniche amarrée sur la seine et je les distribuais aux portes des lycées ( de filles de préférences !) PAS BESOIN DE RECHAUFFEMENT
    – Dans le cadre de mes études d’architecture, d’avoir fait des projets  » climatiques  » 1980 /81 et d’avoir rencontré le regretté REISER qui avait besoin de conseils techniques pour dessiner dans  » La gueule ouverte  » dont j’étais abonné évidemment. PAS BESOIN DE RECHAUFFEMENT
    – Et puis plus rien pendant les années 1980/ 90 ( les années noires ou le libéralisme à digéré la révolte )
    – La renaissance dans les années 2000 de  » l’écologie  » sous forme de l’affairisme individuel le + dégueulasse; des confrères ont trouvés  » une niche  » pour leur petites carrières ( le développement durable ). Je suis donc descendu à la cave pour  » remonter  » mes docs solaires. Techniquement rien n’avait changé sauf que la critique sociale et politique avait disparue.

    Je vous met en copie un commentaire que j’ai commis sur  » les crises » pour répondre à votre approche psychologique ( un peu de comptoir, faut bien reconnaître! ) du scepticisme !

    Réponse à Opps!
    Votre commentaire est une synthèse remarquable . En particulier votre dernière phrase :
    ” ce dont nous sommes également convaincu ” .
    J’ai maintenant presque renoncé a faire comprendre à mes interlocuteurs la différence entre LA SCIENCE du climat
    ( qui par ailleurs n’est pas hors du monde comme vous dites si bien ) et L’IDEOLOGIE DU RECHAUFFEMENT. Il est vain de tenter d’avoir une pensée un peu complexe. Vous ne pouvez résister au terrorisme intellectuel de la pensée binaire paresseuse et conformiste, du ” camp du bien ” et du “camp du mal “. ( la pensée manipulatoire pseudo ” anti-complotiste “)
    Une autre perversité c’est le ” pour la bonne cause ” : des gens sincères et honnêtes sont capables d’accepter et de propager des énormités, des exagérations délirantes puisque” c’est pour la bonne cause ”
    C’est ainsi qu’avance l’idéologie libérale , en digérant toutes pensées critiques et révoltes sincères ( pollution , environnement , bio diversité VS CO2 )
    La seule solution, c’est une pratique intellectuelle RADICALEMENT HONNETE !

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    1. Oui, il y a sans doute une « idéologie du réchauffement », et alors ? Le fait est que cette critique de cette idéologie passe par un doute sur la « science du climat », même si vous vous dites « convaincu » du réchauffement climatique. Comme le rappelle TuYolPolLe 10 février 2018 à 01h00 sur https://www.les-crises.fr/quelques-ordres-de-grandeur-du-rechauffement-planetaire/#comments, ce que vous considérez comme une « idéologie du réchauffement » était à ses débuts une critique du système économique. Elle est devenue dominante, (le système l’a récupérée), mais elle n’en reste pas moins pertinente et fondée. De toute façon, fonder une critique de cette « idéologie » sur une critique du consensus scientifique, (ce que font les sceptiques), est complètement débile. Quand on dit qu’un consensus scientifique existe, ce n’est pas n’importe quoi, ce n’est pas qu’une question d’opinions, et ça n’a rien à voir avec la sociologie de la science.

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