L’enjeu n’est pas la survie de l’humanité

Dans un billet commentant une discussion très intéressante entre Pierre-Henri Castel, Jean-Baptiste Fressoz et Paul Jorion, le blogueur Cédric Chevalier qualifie de « faute éthique grave » le fait de soutenir sans preuve que « l’enjeu » n’est pas « la survie de l’Humanité ». Voici la citation :

« Fressoz écarte aussi d’une manière qui me semble irresponsable l’enjeu de la survie de l’Humanité (ou extinction c’est le même enjeu). Cette suffisance me semble une faute éthique grave selon moi, qui ne peut se justifier : la charge de la preuve incombe à celui qui « se veut rassurant ». »

Partant du principe que le « scénario du pire » est suffisamment étayé par de « fortes indications scientifiques » pour qu’il ne soit pas nécessaire de le prouver davantage, (Cf. citation complète en annexe), il conclut que « l’enjeu est la survie de l’Humanité », et que penser le contraire constitue une « faute éthique grave ». Ces propos nous font bondir.

Comme toujours, nous acceptons le diagnostic comme « acquis par hypothèse », à savoir que « la survie de l’Humanité » est donc « menacée », mais c’est pour rester inébranlable dans notre absolue opposition à tout devoir tombé du ciel, qu’il s’agisse de « l’enjeu » ou de « sauver la planète ». A grand renfort de locutions mal comprises, les « imbéciles bien intentionnés », – pressés de s’arroger les vertus de la morale -, passent des « faits » au « devoir » comme Jésus change l’eau en vin.

Que l’on écrive : « l’enjeu est la survie… » ou : « l’enjeu de la survie… », il y a identification des termes par une copule qui « n’est peut-être pas sans rapport avec le signe = » : antiphrase bien sûr. Ici, la copule permet de définir « l’enjeu » comme étant « la survie », avec un « signe = » grand comme une enseigne de supermarché. Mais l’enjeu de quoi ? De quel jeu, de quelle entreprise, de quel but ? L’on ne voit rien d’autre que « la survie » elle-même, de sorte que l’enjeu de la survie est… la survie. La survie est donc le but et l’enjeu moral de la survie.

Quelle belle leçon ! En raisonnant de travers, nos « imbéciles bien intentionnés » ignorent qu’ils tombent dans le principe fondamental de la scientologie qui « considère que la motivation fondamentale de la vie est la survie, elle-même étant située sur une échelle graduée allant de la mort à l’immortalité potentielle. » C’est une « philosophie monstrueuse » qui dépasse tout ce que l’on a imaginé jusque-là, car, si la survie est «  la motivation fondamentale » ou « l’enjeu » de la vie, alors toute autre considération éthique s’en trouve balayée. Quid du magnifique sacrifice d’Arnaud Beltrame que nos « imbéciles bien intentionnés » sont bien sûr les premiers à louer ? Ils ne réalisent pas l’embarrassante contradiction, ni le fait que notre histoire témoigne d’une lutte sans merci pour la survie de notre espèce au détriment de toutes les autres, au point que nous avons éliminé tous nos prédateurs et que nous continuons à « écrabouiller » les espèces survivantes. Ce triste état de fait n’étant possible que « grâce » à « la survie de l’Humanité », – qui par ailleurs ne se porte pas si mal, seulement 7 milliards de personnes -, « l’enjeu » vital serait donc de le faire perdurer ?

Mais ils font aussi une désolante erreur de logique. La survie ne peut pas être a priori un enjeu, et encore moins « l’enjeu », car elle est condition naturelle, première et existentielle pour que l’on puisse concevoir, définir et choisir un enjeu. La survie ne se choisit pas : elle est donnée. Et c’est précisément parce qu’elle est donnée, (avant tout le reste), qu’il est possible… de la « mettre en jeu » ! Mais sous forme de sacrifice, (bien entendu volontaire), car s’il est impossible de la gagner puisqu’elle est donnée, il est toujours possible de la perdre. Que nos moralisateurs n’aient pas perçu cette logique ne serait pas pour nous étonner, car ils font un usage absurde de cette « notion d’enjeu » que Cédric Chevalier croit pouvoir « pouss[er] à sa portée la plus englobante ».

Mais quand on fait un usage absurde du vocabulaire, Onfoncedanslemur pas content. Onfoncedanslemur sort de ses gonds et bouscule tout sur son passage.

Le sens le plus vague et général d’un enjeu, « ce que l’on peut gagner ou perdre dans n’importe quelle entreprise », présuppose trois conditions implicites.

  • L’enjeu doit avoir un rapport avec le but de l’entreprise. Qu’une dame perde son sac à main dans le métro n’autorise pas à le considérer comme un enjeu de son déplacement.
  • L’enjeu ne doit pas se confondre avec le but de l’entreprise. Quand un joueur mise de l’argent, son but est de gagner la mise des adversaires, pas de perdre ni de gagner la sienne. Quand Bernard Palissy sacrifie son mobilier, c’est pour reproduire une glaçure.
  • Un enjeu peut se déduire d’un but, mais pas des risques encourus. Ce n’est pas parce qu’un alpiniste de l’extrême met sa vie en danger qu’il la met en jeu. Un risque ne peut en aucun cas impliquer un enjeu : le premier découle des faits, le second d’un choix, et de l’un à l’autre il y a toute la métaphysique.

Voyons maintenant si ces trois conditions sont satisfaites dans : « l’enjeu est la survie de l’Humanité » :

  • La première ne l’est pas, car l’identification de l’enjeu à la survie, avec cette dernière « faisant office » (si l’on peut dire) d’enjeu et de but, fait disparaître un terme alors qu’il en faut deux.
  • La deuxième ne l’est pas à cause de la même identification.
  • La troisième non plus, puisque Cédric Chevalier se fonde sur une «  probabilité significativement différente de zéro » que le « scénario du pire » soit scientifiquement « plausible » : il fait découler « l’enjeu » des risques encourus, non d’un but particulier.

Bref il a tout faux, dans les grandes largeurs et sans oral de rattrapage.

Concluons en disant que l’enjeu éthique pourrait tout aussi bien être le sacrifice de « l’Humanité », dans la ligne de la « Révolution de l’antispécisme ». Nous aurons sûrement l’occasion d’y revenir.

 


Paris, le 29 octobre 2018

Règle
ANNEXE

Citation complète :

« Fressoz écarte aussi d’une manière qui me semble irresponsable l’enjeu de la survie de l’Humanité (ou extinction c’est le même enjeu). Cette suffisance me semble une faute éthique grave selon moi, qui ne peut se justifier : la charge de la preuve incombe à celui qui « se veut rassurant ». Sans cette preuve, il doit rejoindre l’inquiétude, la peur légitime de ceux qui ont de fortes indications scientifiques que le scénario du pire est tout à fait plausible (une probabilité significativement différente de zéro, vu l’enjeu existentiel, suffit à rendre l’inquiétude obligatoire pour tout qui se pique de penser). Dire « non la survie de l’Humanité, ce n’est pas l’enjeu », c’est vraiment de nature à disqualifier l’interlocuteur selon moi. J’imagine que pour un « matérialiste » comme il semble être, il ne faut néanmoins pas trop le prendre au sérieux, c’est comme s’il disait : « non la survie de mon patient n’est pas l’enjeu, l’enjeu c’est d’abaisser cette fièvre de 40°C avec une aspirine ». Il n’a peut-être pas compris de la même manière la notion d’enjeu poussée à sa portée la plus englobante. »

Règle

Illustration : « [Livre] Enjeux de Guerre » sur defense.gouv.fr

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