Raisonnements et pouvoir de conviction

Raisonner n’a jamais convaincu personne : idée provocante qui ne convaincra personne.


Il est évident que la « destruction de la planète » passe aussi par le comportement de chaque individu. Les rejets de produits polluants n’ont pas lieu uniquement dans les mines et les usines, la plupart sont diffusés dans les populations avant d’être largués dans l’environnement. Il en découle ce présupposé de simple bon sens : changer le comportement des consommateurs est un levier que l’on ne doit pas négliger. Nous sommes largement d’accord, mais vous connaissez la musique : avec Onfoncedanslemur il y a toujours un mais embusqué qu’il se fait fort de débusquer, votre serviteur est un yes-but pur jus.

Il faut donc changer le comportement des consommateurs, mais comment ? A cette question très délicate, l’on peut d’abord répondre qu’on n’en sait rien, car personne ne dispose d’une méthode éprouvée dans tous les cas et à grande échelle. L’on constate seulement que les opinions et les comportements changent, mais sous l’effet de facteurs les plus divers qu’on ne peut identifier qu’a posteriori. La diffusion d’informations est certes le vecteur le plus commun, mais les individus réagissent à une même information de façons diverses, et le plus souvent antagonistes, de sorte que le résultat global n’est pas prévisible.

Certains ont cependant des méthodes qui ont fait leurs preuves. La première en date et la plus célèbre est sans conteste la propagande nazie qui permit d’entraîner tout le peuple allemand dans une sinistre épopée, à l’exception d’une minorité qui en était horrifiée. La plus récente est le phénomène Qanon, des gens qui ne reculent devant aucun mensonge pour discréditer leurs adversaires, parce qu’ils ont compris une chose fondamentale mais paradoxale : il n’est pas nécessaire de « chercher à convaincre » pour « parvenir à convaincre », il faut et il suffit de raconter n’importe quoi mais pas n’importe comment. Tout est une question de méthode, le monde entier le sait depuis le « coup d’éclat d’Eddie Bernays », mais trop de gens s’imaginent encore que l’on peut convaincre par le raisonnement. Selon nous, c’est la plus mauvaise méthode qui soit, car il ne suffit pas de savoir que l’on se comporte mal pour changer effectivement. Le raisonnement est la méthode de référence chez les scientifiques, les ingénieurs, les juristes et dans les prétoires, (c’est pourquoi BonPote peut se targuer à juste titre d’une victoire dans un procès de cinq « décrocheurs de portrait de Macron »), mais partout ailleurs les comportements ne sont pas scientifiques, et leurs changements non plus.

Tous nos billets exposent des « raisonnements » que nous voulons les plus raisonnables possibles, mais ils sont faits pour ceux qui s’y intéressent et ne visent pas à convaincre : nous n’avons « rien à vendre », surtout pas dans cet univers médiatique qui ne résonne que du bruit et de la fureur du monde, et où notre voix n’est que goutte d’eau dans l’océan. Mais quand d’autres voix laissent entendre qu’elles font œuvre de salubrité publique parce qu’elles respectent les verdicts de la science, et que leurs raisonnements seraient les meilleures choses qu’on puisse écrire pour entraîner les foules dans le droit chemin, là, nous ne sommes plus d’accord, rien ne va plus. Parce qu’en fait, (navré pour la vulgarité mais il faut appeler les choses par leur nom), c’est une grosse foutaise. Aucune étude scientifique n’a jamais montré que les gens se laissent convaincre par des raisonnements, (et s’il en existe une qu’on nous la présente), ni qu’ils changent de comportement suite à un raisonnement qui les aurait convaincus. Cela arrive bien sûr, mais il y a fort à parier que c’est l’exception plutôt que la règle, parce qu’il y a mille façons d’argumenter en faveur d’une idée, et l’on ne sait pas a priori lesquelles seront convaincantes et pour qui. Il ne suffit pas qu’un argument soit vrai pour qu’il soit accepté, c’est toute la difficulté que les raisonnements devraient prendre en compte.

Ce serait un moindre mal, et il n’y aurait pas lieu d’en parler, si un raisonnement censé convaincre ne pouvait avoir l’effet contraire de celui escompté. Stéphane Foucart, qui a récemment défendu le point de vue des végans, ou Aurélien Barrau qui a fustigé les anti-masques, sont persuadés d’avoir fait le bien sans rien savoir des conséquences de leur prose. S’il est évident que celle-ci peut susciter l’adhésion de certains lecteurs, ils n’imaginent pas une seconde qu’elle peut avoir l’effet inverse, comme nous l’avons expliqué dans « Tous témoins de Jéhovah ». Parler d’un sujet qui fâche, (viande, climat, masque, musulmans…), à la façon d’un procureur, c’est-à-dire sous forme d’un réquisitoire sans issue, est le pire service qu’on puisse rendre à la communauté. Cela vient du fait que, si la science descriptive est l’une des plus belles inventions de l’homme, elle tombe dans l’arbitraire quand elle se fait prescriptive, car son pouvoir de conviction se réduit alors à zéro. Sur le plan social, la science produit de l’efficience mais pas de l’adhésion. Il est certain qu’une majorité de gens se range derrière l’avis des spécialistes, mais c’est une forme d’adhésion faible qui tient plus de la neutralité que de l’engagement. Pour changer de comportement il faut plus : « il ne suffit pas de posséder la vérité, encore faut-il que la vérité vous possède ». (Maeterlinck)

Aux antipodes de la communication raisonnable, les Qanons diffusent en masse des « informations » ridicules, par exemple une image où Hillary Clinton apparaît en train de mordre dans un bébé comme s’il n’était qu’un gros steak, et les explications qui vont avec sont encore plus loufoques. Et ça marche ! Aussi incroyable qu’il y paraisse, les adeptes y croient dur comme fer, un documentaire de la Cinq vient de le montrer. Comment est-ce possible ? Tout vient du fait que les comportements en jeu relèvent de la dynamique des groupes, ce qui n’avait pas échappé à Eddie Bernays, et c’est pourquoi il est vain de s’adresser aux « individus individuels ». Chacun appartient à un groupe social et se sent ainsi peu ou prou engagé, et concerné dans son être. C’est en vertu de cette propriété qu’il est possible d’influencer les individus, car leur sentiment d’appartenance les conditionne pour se comporter d’une certaine façon et adhérer à certaines idées plutôt qu’à d’autres. (Un libéral convaincu cauchemarde à la seule vue de mots comme socialisme ou communisme.) Les religions le savent depuis Mathusalem, la publicité depuis près d’un siècle, et l’extrême-droite en joue sans scrupules.

Le schéma de principe est le suivant : quand on adhère à une certaine idée, information ou comportement, c’est parce qu’on adhère à un groupe social qui l’admet. Il est impossible d’expliquer autrement la persistance des croyances religieuses, les « thèses » de l’extrême-droite basées sur le nationalisme le plus étroit, et des histoires aussi hallucinantes que Hillary Clinton mangeant des bébés pour rester jeune. Cela explique pourquoi la méthode scientifique n’a aucun pouvoir de conviction : étant universelle par construction, et admise à travers le monde entier par les groupes sociaux les plus divers et opposés, elle ne relie à aucun groupe particulier traditionnellement défini par une religion, une nationalité, un parti, une classe sociale, etc. La science peut dire la vérité des faits, mais elle n’offre rien à l’individu lambda qui lui permette de se positionner ou de s’engager, rien qui le touche dans son être. Elle ne produit qu’un point de vue impersonnel et neutre. Aussi, pour convaincre quelqu’un d’adopter tel comportement ou telle idée, il faut adjoindre des arguments qui touchent à la morale, la philosophie, les traditions, la politique, l’histoire, etc., ce qui oblige à tenir compte de ses appartenances. Cela relativise grandement l’intérêt et l’efficacité de l’argumentation logique, car celle-ci se présente alors comme une forme narrative parmi d’autres, un simple excipient contenant le message à faire passer, (ou la pilule à faire avaler).

Finalement, si ce billet ne vous a pas convaincu(e), c’est un indice de plus qu’un raisonnement ne peut pas convaincre. Il est presque toujours possible de produire un contre argumentaire et de « réfuter » des arguments, (Cf. « Climat : les 12 excuses de l’inaction »). Et toujours possible de jouer au ping-pong avec les mots.

Paris, le 30 octobre 2020


Illustration : « La théorie argumentative du raisonnement par Hugo Mercier »

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