Sale temps pour la science

Aussi imparfaite soit-elle, « la vérité scientifique » est indispensable à la paix sociale et au débat démocratique.


Ce qu’on appelle « la science », sans bien savoir de quoi il s’agit, est en train de perdre son aura, et fait l’objet d’une crise de confiance sans précédent. Il est loin le temps où un Flaubert pouvait lui confier tous ses espoirs : elle est désormais attaquée de l’intérieur par des scientifiques réputés, elle l’est comme toujours par l’extrême-droite, elle l’est enfin, et c’est dramatique, par une partie de « la gauche » qui a lâché les amarres avec le marxisme. Cela autorise d’imaginer un avenir sombre où « la vérité », ne pouvant plus être scientifique, sera exclusivement idéologique et politique, et ainsi soumise à l’arbitraire des puissants et de l’ordre établi. On le devra, entre autres causes, à une foule d’ignorants idéalistes qui se veulent progressistes, anti-fascistes et anti-système, le plus souvent écologistes, mais qui, n’ayant aucune idée de la chose scientifique, n’ont de cesse d’en saper les fondements.

Et voici maintenant cet article qui donne raison aux naïfs pourfendeurs de « la science » : « The Collapse of Science: Why we Need a new Paradigm for the Third Millennium ». Il est signé Ugo Bardi, un chimiste italien a priori au-dessus de tout soupçon. Faisant parler l’Histoire comme un ventriloque sa marionnette, il présente « la science » en système homologue au christianisme, et soutient qu’elle est « caduque ». Il prétend qu’elle va s’effondrer comme le paganisme en son temps, et pour la même cause d’« incompatibilité avec la société »1, alors qu’il n’existe pas de déterminisme historique : le paganisme n’a pas disparu au terme d’un processus naturel, mais par la volonté politique des chrétiens. La personne qui a posté cet article n’est à nos yeux ni ignorante ni idéaliste, mais s’est laissée abuser par la réputation de l’auteur, et l’impression de rationalisme que dégage son texte, car il recèle une part de vérité : « la science » est effectivement mise à mal, et l’on devine qu’elle ne suffira pas à nous sortir de l’hyper-crise dans laquelle nous sommes plongés.

Le seul processus susceptible d’avoir lieu, (parce que beaucoup de gens y trouveraient un avantage politique), est celui d’une évolution de la société conduisant celle-ci à évincer « la science », étant entendu qu’elle ne disparaîtrait pas de l’économie qu’elle irrigue de ses innovations.2 Il est possible qu’un processus d’éviction soit en cours, mais pas sous la forme d’une « campagne de diffamation », c’est plus pernicieux.

Les premières attaques remontent aux négationnistes qui nient des faits historiques « malgré la présence de preuves flagrantes rapportées par les historiens, et ce à des fins racistes ou politiques ». Et Wikipédia de préciser :

« On peut légitimement parler de négationnisme lorsque de telles méthodes sont employées, lorsque les faits contestés ont été indubitablement établis et lorsque les motivations ne sont pas exclusivement la recherche des faits historiques mais la volonté de promouvoir une idéologie, (…) »

Il existe donc des faits indubitables, alors que le négationnisme, avec ses propres méthodes, soutient que c’est impossible. Tant que cette position reste confinée à la recherche historique, elle est tout à fait légitime, (c’est le job des historiens d’en débattre), mais si elle s’installe dans l’espace publique, elle pose un problème d’une autre nature : c’est « la science » qui se trouve contestée dans ses fondements, ainsi que « la vérité » nécessaire à la paix sociale et au débat démocratique.

Opposée à « la science » qui a pour vocation d’établir « la vérité des faits », se dresse aussi, depuis de nombreuses années, ce qu’on appelle « l’ère post-vérité » que Wikipédia définit ainsi :

« une culture politique au sein de laquelle les leaders politiques orientent les débats vers l’émotion en usant abondamment d’éléments de langage et en ignorant (ou en faisant mine d’ignorer) les faits et la nécessité d’y soumettre leur argumentation (…) ».

Colin-Powel-fiole-ONU

Cette « culture politique » établit le mensonge comme méthode de gouvernement, (ou de persuasion des foules, ça revient au même), sur le modèle de la célèbre fiole de Colin Powel à la tribune de l’ONU, fiole dont le contenu n’a jamais été divulgué3 mais qui était censé « prouver » que l’Irak détenait des armes chimiques. L’on voit bien que, si ce genre de « preuve » devait obtenir la même reconnaissance qu’une preuve scientifique, alors cette dernière ne s’en trouverait pas grandie. On n’en est pas encore là, certes, mais il n’en reste pas moins que les politiques se dispensent, quand cela les arrange, de soumettre leurs argumentations à « la vérité des faits », et qu’ainsi ils se soustraient aux exigences de « la science ».

Un troisième phénomène contribue à saper sa légitimité : la contestation du consensus de l’intérieur, par des scientifiques reconnus. Nous qualifions ceux-ci de renégats car, au contraire des négationnistes historiques qui ont mis au point des méthodes, eux n’en ont aucune. S’adressant directement au public et non à leurs pairs, ils jouent du mensonge comme d’une mandoline. Ils n’ignorent rien des arcanes de « la science », ils savent très bien ce que vaut le consensus et comment il se forme, mais ils passent pour être les seuls crédibles aux yeux de nos ignorants idéalistes. Il en résulte pour ceux-ci que « la vérité scientifique » n’est plus celle de « la science officielle », mais au contraire celle de ces contestataires qui passent pour des héros, et leurs mensonges pour des vérités. Plus ce phénomène prendra de l’ampleur, plus « la science » se verra dégradée, possiblement jusqu’à disparaître du champ social.

Jean_Léon_Gerome_1896_La_Vérité_sortant_du_puits

Quatrième phénomène d’importance : la disparition pure et simple de toute « figure d’autorité ». La presse écrite d’autrefois, qui servait de filtre et d’arbitre, s’est muée en « médias mainstream » subventionnés et décrédibilisés, et concurrencés par n’importe qui sur le Net, des blogueurs les plus sérieux comme Olivier Berruyer aux sites les plus mensongers. Cette disparition joue un rôle primordial car les ignorants ne peuvent pas se satisfaire des vérités scientifiques : leur esprit critique en fait des « produits du système », des choses aussi frelatées que la malbouffe dans nos assiettes. Ils ont besoin que « la vérité » sorte toute nue de la bouche d’une personne, qu’elle existe en acte et relève d’un lien de confiance. Ils ont aussi besoin de certitudes simples, basiques et « solides » sur lesquelles on peut compter, mais qui se soldent par des généralités dépourvues de sens pour les scientifiques.4

Last but not least, la désinformation émanée de l’industrie contribue à brouiller, pour ne pas dire ruiner, l’image de « la science » auprès d’un certain public anti-système. Il est indéniable que le capitalisme fait un usage détestable de ses applications, mais cela n’invalide pas ses fondements, et, pour ne prendre qu’un exemple caricatural, l’on ne peut quand même pas attribuer à Alexander Fleming l’usage ô combien abusif des antibiotiques dans les élevages industriels.

***

Arrêtons-nous maintenant sur le déterminisme d’Ugo Bardi, car il l’a fondé sur un moralisme que partagent nos ignorants idéalistes. Il nous dit que les sociétés humaines sont naturellement dotées d’une sorte de système immunitaire qui les pousse à rejeter les éléments corrompus. Mais quid des corrupteurs ? N’ayant pas un mot pour eux, on doit supposer que la société les conserve, mais alors… quel avenir pour le new paradigm dans ces conditions ? N’est-il pas promis à la corruption avant même de naître ? On voit bien que cette logique ne colle pas, mais elle explique pourquoi il charge « la science » de tous les maux : quand on veut noyer son chien…

« Enfermée dans un carcan idéologique, la science souffre beaucoup : les scientifiques sont des êtres humains et ils ne sont pas invulnérables à la corruption. Et la corruption se propage rapidement, en particulier dans les domaines où la science est en contact étroit avec des marchés rentables : médecine, produits chimiques, cosmétiques, alimentation, énergie et autres. De plus, la science souffre de copinage, d’élitisme, d’incapacité à innover, de manque de normes, d’auto-référencement, etc. »

Quel est donc ce « carcan idéologique » ? Serait-ce que les méthodes de la recherche scientifique, (fondées sur des normes rigoureuses), empêcheraient les hommes de voir « ce que leur cœur peut découvrir en un instant » selon un certain Satprem ?5 Ce carcan ne serait-il pas plutôt le fait du « système » qui astreint effectivement « la science » à privilégier les « sciences dures » et la recherche privée ? Et quand il dit qu’elle « souffre de copinage », pense-t-il aux magouilles dont elle n’est certes pas exempte6, ou veut-il dire, à l’instar des « climato-réalistes », que le consensus scientifique est une affaire de copains ? Dans le premier cas, les principes scientifiques ne sont pas affectés, dans le second, Bardi formule un gros mensonge. Quant aux autres maux, qu’il énumère sans en justifier un seul, il y a fort à parier que, faute de vaccin pour s’en prémunir, ils auraient tôt fait de contaminer n’importe quel successeur.

***

Cette brève critique montre qu’il faut soigneusement distinguer, comme nous le faisons à longueur de billets, ce qu’est « la science » dans ses principes et ce qu’elle est dans « le système ». Rejeter la première avec l’eau du bain, ce n’est vraiment pas une bonne idée : cela revient à laisser le champ libre au « système ». L’idéal serait au contraire de revendiquer « la science » comme un enjeu primordial, comme un bien commun dont l’usage et le contrôle ne doivent pas être réservés aux puissants. Parce que, bon, le cœur c’est bien gentil, mais s’il est un organe corrompu entre tous, c’est bien lui justement. Allez demander aux pro-life d’avoir du cœur, c’est-à-dire de prendre en compte la condition réelle des femmes interdites d’avortement ! Avoir du cœur suppose de connaître la réalité des faits, (sans cela Coluche n’aurait jamais créé ses Restos), et c’est justement cette réalité-là que « la science » entoure de sa rigueur méthodologique, alors que ses adversaires lui opposent des « vérités » de principe, par exemple que les pauvres sont responsables de leur condition. Nos splendides pourfendeurs de « la science » ne voient pas qu’ils destinent « la vérité » à n’être tranchée que sur la base de principes, et qu’à ce petit jeu ils seront perdants, car les poules auront des dents avant que leur cœur ne gouverne la société. Nous admettons cependant que c’est bien « le cœur » qui est aux commandes, mais celui de gens qui protègent leurs intérêts envers et contre tout, et qui ne souhaitent surtout pas que « la vérité des faits » préside à leurs décisions. (A moins qu’elle n’arrange leurs affaires, comme c’est le cas avec les vaccins.) D’où la question finale que nous adressons à nos bons apôtres anti-science : qui dicterait « la vérité des faits » si « la science » devait perdre sa position d’arbitre ?

Paris, le 3 août 2021

1 « incompatibilité avec la société », en voilà une cause qu’elle est précise et pas cousue de fil blanc !

2 Selon une statistiques peu connue, il paraît que 70% des produits commercialisés reposent sur la physique quantique : ce sont tous les produits qui contiennent de l’électronique, celle-ci reposant quasi exclusivement sur les semi-conducteurs.

3 Il n’y avait évidemment aucun intérêt à vérifier le contenu de la fiole de Powel, car cela n’aurait rien prouvé. La « preuve », c’était la fiole elle-même, censée contenir un prélèvement effectué sur un site irakien.

4 Exemple de « généralité » qui n’a aucun sens pour les scientifiques : « les vaccins sont sûrs » et son contraire : « les vaccins ne sont pas sûrs ». En fait, chaque vaccin doit être dûment testé, et sa sûreté, ainsi que son efficacité, ne sont jamais absolues, elles s’appréhendent en termes probabilistes.

5 Citation complète mais douteuse faite par un proche : « La science permettra aux hommes de découvrir la vérité, mais ils mettront des siècles à découvrir ce que leur cœur peut découvrir en un instant. »

6 Les femmes scientifiques sont souvent victimes de magouilles qui les dépouillent de leurs mérites, c’est « l’effet Matilda ». Les coupables nient les faits, évidemment. En pratique, « la science » souffre de bien d’autres magouilles, c’est indéniable, notamment de ces études bidons financées par l’industrie, et diffusées dans les médias de façon à faire croire à de la vraie science.


Illustration : Carnegie Science

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4 commentaires sur “Sale temps pour la science

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  1. « la science » je ne sais pas trop ce que c’est mais … admettons pour simplifier (ou peut être obscurcir sans le vouloir ?) le débat.
    « La science » donc à un problème d’image car « le système » (un autre grand inconnu) ne fonctionne plus aussi pour autant de monde qu’avant. Pour le dire autrement, il ne remplis plus ses promesses à toute une partie de la population, qui perds confiance … y compris en la science.
    Mais la science à de nombreux problèmes internes : crise de la reproductibilité, p-hacking, paper mill, publish or perish, oubli de l’effet de taille. Des pans entiers sont touchés, de l’aveu même de « la science » : les SHS et le bio-médical notamment.
    Mais pour l’observateur extérieur, comment savoir si la gangrène n’est pas allé plus loin ? comment savoir si je juteux business climato-écologique n’a pas planté sa petite graine dans les publications alarmistes des climatologues ?
    Avec la corona-crise les choses empirent beaucoup : un coup il faut se masquer, un coup non, un coup le vaccin marche, un coup non, etc…
    A cela s’ajoute tous les experts qui sortent de leur champ de compétences en faisant briller leur diplôme(s) sur les plateaux des chaines youtube « dissidentes ».
    Et il y aurait bien plus à dire, cf la société de la défiance de Gérald Bronner par exemple et bien d’autres.

    Mais ce n’est pas tout. Car il y a aussi la perte de capital social (cf Robert Putnam), les politiques dysgéniques qui font baisser le QI, combiné avec un monde médiatique de plus en plus complexe et un tsunami de sur-information qui font que de plus en plus de monde sont en recherche d’heuristiques simples et rassurantes.

    Il y a donc bien effondrement de « la science » … pour une partie de la population.
    Mais pour une autre partie « la science » ne s’est jamais portée aussi bien, les révolutions épistémiques d’ampleur coperniciennes s’enchaînent (en exobiologie, en mathématique fondamentale cf la théorie des catégories, en théorie de l’information, etc…) la production d’innovation continue sa petite exponentielle pépère avec des matériaux et des systèmes qui ressemblent de plus en plus à de la magie.

    Je n’ai pas lu le livre de Yuval Noah Harari, mais de ce que j’en ai entendu dire, l’humanité est en train de prendre 2 chemins différents : ceux qui deviendront des Dieux, et ceux qui deviendront les chimpanzés du futurs.

    Je nomme ceci le syndrome Elysium en référence au film (un peu raté il faut l’avouer)… mais ça sonne mieux que le syndrome « la machine à remonter le temps » d’HG Wells …

    Aimé par 1 personne

    1. arf, j’aurais du me reluire :
      « La science » donc à un problème d’image car « le système » (un autre grand inconnu) ne fonctionne plus aussi *BIEN* pour autant de monde qu’avant.

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    2. Tout ce que vous écrivez est fort pertinent, et je suis d’accord presque sur tout, mais avouez qu’il n’y a pas d’effondrement au sens où l’entend Ugo Bardi. En pratique, la science se porte fort bien, et ne risque pas de péricliter d’ici demain, mais il est indéniable qu’elle ne fait plus recette dans le public. Il me semble d’ailleurs qu’on peut le corréler avec le recul de la France dans les classements internationaux.

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      1. Tout à fait, à ma connaissance les découvertes ET applications s’enchaînent et on pourrait même dire s’accélèrent car elles s’enrichissent les unes les autres.
        Par exemple : l’IA permet de construire des nouveaux matériaux, qui permettent de construire des nouveaux processeurs (quantiques par exemple) qui permettent d’améliorer l’IA qui permet , etc…
        (exemple un peu simpliste certes, mais c’est pour imager la dynamique globale).
        On est plutôt en train de basculer dans la science-fiction-bien-réelle que d’assister à un déclin de « la science ». Mais son image, oui, décline, dans certaines « zones » (larguées) de l’occident notamment
        Je gage qu’il n’y a pas ces problème en Chine par exemple (à vérifier)..

        Aimé par 1 personne

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