Climat révolutionnaire

On a besoin d’une révolution, mais quelle révolution ?


Pas besoin d’être génial pour répondre à la question du siècle, « pourquoi on ne fait rien », car toute personne instruite des faits peut avancer pléthore de bonnes raisons, et votre serviteur s’est déjà prêté à l’exercice. De son côté, « Don’t look up » vient de mettre en scène une élite friquée, prédatrice, égoïste, aveugle aux événements et sourde aux alertes des scientifiques, qui nage dans un « déni cosmique », ce dont les nouvelles en provenance du monde des affaires confirment malheureusement chaque jour. Chacun peut convenir aussi qu’il serait faux d’affirmer qu’on ne fait absolument rien, car deux grands chantiers ont été ouverts : la « transition énergétique », (en Suède, une giga-usine de batteries vient d’être mise en service), et ces fameuses COP qui s’enchaînent comme des perles. L’on constate aussi que les citoyens ne restent pas les bras croisés : manifestations diverses dans la rue, pressions pour inscrire « l’urgence climatique » dans la législation, procès contre des États peu pressés de tenir leurs engagements, et, sur les réseaux sociaux, inlassables (et risibles) appels à réagir individuellement, auxquels s’ajoute une dénonciation permanente du greenwashing.

La configuration de l’ensemble n’est pas sans rappeler l’époque de la Révolution française qui vit s’affronter les trois ordres bien connus de l’Ancien Régime : noblesse, clergé et tiers état. La noblesse d’aujourd’hui est formée de l’État et des plus grosses entreprises auxquelles le premier ne refuse rien, (car elles sont tenues pour être « too big to fail »), le tiers état est la société civile, (tissu hétéroclite de citoyens, d’associations et d’entreprises), et enfin, dans le rôle du clergé, nous avons l’ensemble de la communauté scientifique dont le GIEC. Et ce clergé nous martèle que le temps presse, que « chaque dixième de degré compte », que notre « budget carbone » s’épuise à toute vitesse, et que, si nous ne faisons rien, le réchauffement climatique aura raison de la civilisation, et achèvera la sixième extinction de masse. On observe aussi une « alliance » entre le clergé et le tiers état, une « alliance » incarnée par l’iconique Greta Thunberg, mais qui se discerne surtout par contraste avec l’indifférence absolue de la noblesse aux messages du clergé, et c’est sans doute de cela que « Don’t look up » a bien rendu compte.

Ces considérations éclairent la question du siècle sous un autre angle : elle ne veut pas dire qu’on ne fait vraiment rien, (puisque la réalité prouve le contraire), mais qu’on ne fait rien assez rapidement, rien de décisif, rien de tout ce qui pourrait être fait, et enfin : rien de notable dans les médias pour sensibiliser les foules, ce qui aiderait les gouvernements à prendre des décisions plus radicales. Au lieu de cela, ces médias, tous aux mains de la noblesse, tirent à boulets rouges sur les bonnes initiatives, et se montrent fort compréhensifs pour celles qui les arrangent. Il y a déni, c’est évident, un déni calculé, sciemment entretenu pour que rien ne change. Pour perpétuer son pouvoir, la noblesse maintient l’information sous cloche, comme le poids étalon au pavillon de Breteuil. Mais ce faisant, elle se trahit, elle montre son vrai visage qui n’apparaît cependant qu’en creux, et là encore par contraste par rapport à ce qu’elle pourrait faire facilement et rapidement : changer son discours médiatique, ce dont elle s’abstient alors même que rien ne l’en empêche puisque ses médias, faussement réputés libres, sont en fait sous ses ordres.

Cela éclaire d’un jour nouveau une autre grande question qui est celle des responsabilités. Puisque le temps presse, puisqu’il est urgent d’agir à la bonne échelle, selon des ordres de grandeur appropriés, il faut désigner comme responsables ceux qui peuvent agir selon ces conditions. Et ceux qui le peuvent le plus rapidement, avec des effets proportionnels à leur influence et des conséquences en cascade, ce sont d’abord les médias, car ils ne produisent que du discours, une matière malléable à souhait qui peut être bouleversée dans la nuit : il suffit qu’ils le veuillent ou qu’il se trouve quelqu’un pour les y forcer. L’Histoire regorge d’exemples, et Donald Trump vient d’en donner un en tournant casaque sur les vaccins : aussi intéressées que soient ses intentions, il a montré à la face du monde qu’il est toujours possible et facile de changer de discours. C’est du moins, par rapport à toute autre réalité comme l’a dit Aurélien Barrau, la chose la plus facile à modifier, (bien des politiques sont d’ailleurs experts en ce domaine). C’est donc par là qu’il faut commencer, c’est le ventre mou du système, et cela justifie de tenir les médias comme les premiers « responsables ». Tant qu’ils ne changeront pas, tant qu’ils ne feront pas le devoir qu’on est en droit d’attendre d’eux, il sera vain de s’époumoner, et vain de déplorer, nouvelle après nouvelle, que rien ne change.1

Besoin d’une révolution

Nonobstant les conditions historiques nécessaires pour faire plier les médias du jour au lendemain, ce que demandent implicitement le clergé et le tiers état porte un nom : révolution. Quand on parle de « diviser par 4 ou 5 nos émissions de CO2 », ou du nombre d’années qui restent avant que tel seuil fatidique ne soit franchi, on exprime le besoin d’une révolution, car ce qui est dit suppose des changements colossaux, d’ampleur historique. Mais le terme est rarement employé et, quand il l’est, c’est de façon incidente, par exemple dans cette citation d’Arthur Keller :

« Il faudrait donc changer de civilisation. Ce ne sont pas des changements via des lois ou des technologies qui la rendront soutenable. Il faudrait opérer une véritable révolution philosophique et anthropologique dans les dix ans à venir… Tant qu’on ne s’attaque qu’aux symptômes, comme le climat, on va vers une série d’effondrements. »

La révolution apparaît comme inaccessible, elle n’est pas un thème de l’interview, mais les « il faudrait » en expriment clairement le besoin, de sorte qu’Arthur Keller est crédible.2 A l’inverse, quand quelqu’un parle de choses dont la réalisation suppose une révolution mais qu’il n’emploie même pas le mot, on peut estimer qu’il mesure mal la portée de son discours, et il perd en crédibilité. Ce mot fait peur, certes, il vaut mieux ne pas l’employer à l’adresse du grand public, mais entre nous il faut être cohérent, l’époque l’exige. De plus, quand on mesure l’ampleur des objectifs, l’énormité de la distance qui nous en sépare et l’urgence qui en résulte, on peut oublier sa connotation idéaliste : son emploi devient complètement réaliste et logique. C’est dire que le réalisme, qui consiste à « regarder la réalité en face » en tenant compte des données scientifiques, implique de penser révolutionDe « penser » seulement, nous ne sommes pas en train de dire qu’il faut la faire, mais seulement qu’il le faudrait, car la réalité présente et le but à atteindre ne nous laissent pas le choix. L’Histoire choisira, il se trouvera des gens qui la voudront, d’autres non, et leur rapport de force évoluera au gré des événements. Peut-être n’y aura-t-il d’ailleurs aucun événement, (c’est le plus probable), ou au contraire de grandes ou petites tentatives, avec des avancées et des reculs, tout cela est imprévisible. En revanche, et à en croire les scientifiques, il est certain qu’il faut penser et parler révolution, car c’est le terme le plus juste pour dire ce dont nous avons besoin.

Reste enfin la grande question qui découle de tout çà : faire une Révolution c’est bien, mais laquelle ?

Paris, le 1er janvier 2022

PS le 2 janvier : dans ce long et rébarbatif article sur l’imminence de l’effondrement, l’auteur rappelle que :

« Grâce à une douzaine de scénarii simulés (…) , Meadows et al. (…) ont montré que le « dépassement et effondrement » n’était évitable qu’à condition qu’un changement drastique de comportement social et des progrès technologiques ne soient obtenus bien avant les problèmes environnementaux ou de ressources. »

Un rapide et drastique « changement de comportement social », ne serait-ce pas ce qu’on pourrait appeler une révolution ?

1 Les médias ne détestent pas donner un coup de projecteur de temps à autres, histoire d’émoustiller leur public par une petite dose de catastrophisme. Qui se souvient encore de Julien Wosnitza ? En mai 2018, il sort un livre retentissant, « Pourquoi tout va s’effondrer », tout le monde en parle, mais voilà longtemps que c’est oublié. Vidéo ici.

2 Nous ne sommes vraiment pas d’accord avec la dernière phrase de la citation d’Arthur Keller : « Tant qu’on ne s’attaque qu’aux symptômes, comme le climat, on va vers une série d’effondrements. » Cf. « Le dilemme fondamental selon Jancovici » qui argumente pour dire que le climat doit rester la cible prioritaire.


Illustration : « Le kilogramme n’existe plus ! Vive le kilogramme ! » : vidéo du Monde expliquant pourquoi les scientifiques ont abandonné l’étalon du Pavillon de Breteuil.

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Permalien : https://onfoncedanslemur.wordpress.com/2022/01/01/climat-revolutionnaire/

5 commentaires sur “Climat révolutionnaire

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  1. Une révolution est un retour au point de départ. Autant dire que ce mot fait « rêver » d' »évolution » .. C’est sans doute tout! (quelles « revolutions » ont elles amenées un « mieux »? .. aucune à ma connaissance.) Bien à vous, JP.

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  2. La révolution est belle et bien en cours. Ce sont les élites qui la mènent.
    Explication : l’Europe avance à grand pas vers l' »identité numérique » à base de blockchain. Je saute quelques étapes, mais en gros, ça sera la base du système de « crédit social » à l’européenne. Nous aurons un budget CO2 qui ira rétrécissant avec le temps : « ha désolé monsieur mais vous ne pouvez pas acheter votre steak car vous avez dépassé votre quota du moins ».
    Tout ça est officiel, c’est le programme de l’UE et aussi de Davos : économie verte digitale et inclusive.
    Ça sera en place pour 2030 max.
    https://loideun.fr/on-y-est-les-30-calamiteuses-geopolitique-de-la-prochaine-decennie-les-4-tendances-de-fond-le-retour-des-3r/

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    1. yonanda, espérons que (non!) les dix prochaines années seront, à l’échelle de nos vies, l’occasion de partager transmettre des valeurs d’équité, d’amour et de coopération ! Joie paix amour et fleurs ! Blague à part, ne désespérons pas au point de croire à ces conneries démiurges qui nuiraient autant à ses instigateurs.trices qu’au reste du monde. C’est probablement là que ces personnes en sont actuellement, pour produire de tels non sens.
      Ne les y rejoignons pas si vite. Il y a plein de raisons d’espérer, si on est un peu attentif. Bien à vous, JP

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  3. Je pense qu’il est plutôt simpliste de reprendre les rapports de force par analogie avec la révolution française. Assimiler le clergé avec la communauté scientifique, ça va encore. Mais dire qu’il y a une noblesse, formée du pouvoir politique et des grandes entreprises, qui serait « dans l’indifférence absolue par rapport aux messages du clergé », c’est faux. Et que le « Tiers Etat » soit demandeur d’une révolution qui aille dans le sens de diminuer les émissions de carbone, encore moins.
    Ce qu’on a vu dans les vingt dernières années, ce sont des tentatives du pouvoir politique de traiter le problème qui ont toutes échoué, ou au moins donné des résultats insuffisants, face à des résistances de la part des tenants du pouvoir économique, mais aussi du peuple. Le pacte écologique de Nicolas Hulot ne date pas d’hier et a été signé par les principaux responsables politiques français, hors FN, de Marie-George Buffet à Nicolas Dupont-Aignan. Sarkozy élu, ça a donné le Grenelle de l’Ecologie… qui n’a pas donné grand-chose face à l’opposition des grandes entreprises qui voyaient leurs profits s’effondrer. Il y a quand même eu la mise en place de l’écotaxe.
    Le deuxième épisode a eu lieu quand il s’agissait de mettre en place cette écotaxe, avec la révolte des « bonnets rouges » qui a enterré le projet. Ce n’était pas uniquement la « noblesse », mais aussi le « peuple » qui a fait les barrages et détruit des portiques, et il n’y avait pas grand monde pour défendre le projet. Techniquement, c’était une usine à gaz, mais je doute qu’avec un autre système, on aurait fait mieux « l’écologie punitive, ça suffit »…
    Et le troisième épisode ça a été les gilets jaunes, quand la taxe carbone s’est reportée classiquement sur le prix des carburants… Là, il est clair que c’était avant tout le « peuple » qui n’en voulait pas, ceux qui roulent en Twingo ou ceux qui roulent en Porsche Cayenne… On apprend que les ventes de SUV continuent à grimper. Quelle révolution ? Celle qui consiste à brûler les radars ?
    On peut avoir un autre exemple avec la « convention citoyenne ». Mais malheureusement le « peuple » est plus sensible aux « dangers » du « terrorisme islamique » que de ceux du réchauffement climatique… surtout s’il faut contrôler sa consommation.

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    1. Salut Alain,

      Il est bien vrai que ma comparaison avec les trois ordres de la Révolution est simpliste, mais pas vraiment fausse, car sa simplicité est caricaturale, elle grossit le trait. En fait, je me suis basé sans le dire clairement sur ce qu’il ressort du film « Don’t look up », je n’y fait référence que dans l’introduction.

      Parmi les « nobles », (qui ne sont pas homogènes), on a notamment les multinationales du pétrole qui sont effectivement insensibles aux messages du « clergé », elles ont même fait de la désinformation, c’est connu. On a aussi les groupes médiatiques auxquels tout le monde, suite au film, reproche de consacrer infiniment plus de temps aux choses frivoles qu’au RC. On a enfin beaucoup d’entreprises qui sont plus soucieuses de faire du greenwashing que de lutter vraiment contre le RC.

      Le « tiers état », quant à lui, est aussi hétérogène, comme l’était celui de la Révolution puisqu’il comportait la bourgeoisie. Mon « tiers état » qui a fait « alliance » avec le clergé n’est que sa fraction « inquiète », représentée par Greta Thunberg. Il est évident que le reste s’en fiche plus ou moins.

      Personne n’est demandeur d’une révolution, certes, mais justement, ce billet veut montrer que, pour être à la hauteur de ce qui est demandé en matière de lutte climatique, ou pour que les choses changent vraiment, il faudrait une révolution. Ceux qui se plaignent qu’on ne fasse rien, ou qu’on n’en parle pas assez, ne semblent pas en avoir conscience.

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