La révolution de l’antispécisme

La contestation du suprémacisme de l’espèce humaine commence à se répandre via Internet. Le véganisme et l’antispécisme illustrent ce changement de paradigme, et cela annonce une révolution intellectuelle fondamentale, mais à très long terme.

Le principe de supériorité humaine est fondamental pour quelques raisons faciles à concevoir :

  • Il concerne l’ontologie du genre humain.
  • Il fait référence au concept de hiérarchie qui est lui-même fondamental, car il permet de concevoir (entre autres) les catégories, l’ordre des nombres entiers et la supériorité du bien sur le mal.
  • Il est utilisé par les religions monothéistes pour justifier leurs doctrines d’où les autres espèces sont ignorées, et ces religions sont encore dans tous les esprits.
  • De grands philosophes se sont penchés sur la question :
    • Hans Jonas avec « Le Principe responsabilité ».
    • Tom Regan en tant que « spécialiste de philosophie morale et du philosophe britannique George Edward Moore », qui est aussi « le principal théoricien des droits des animaux et de la position abolitionniste ».
    • Vittorio Hösle, auteur de « Philosophie de la crise écologique » qui « met en doute la vision anthropocentrique de la pyramide du vivant où trône au sommet l’être humain ».

Face à ces grosses pointures, Emmanuel Todd avec ses craintes est quelque peu ridicule. Comment une nouvelle philosophie pourrait-elle être dangereuse alors que les plus gigantesques dégâts sur la nature ont déjà été commis ? Cette crainte de Todd est cependant intéressante à constater, car elle porte sur l’humanisme et ignore les autres espèces, ce qui confirme le fondamental et systématique angle mort de la philosophie occidentale : l’être humain s’est toujours pensé sans penser aux autres, et a choisi de se tourner vers les cieux pour combler le grand vide métaphysique qui en a résulté, avec cette espèce d’obsession pour l’Unique.

A rebours d’une évolution pluri-millénaire, les antispécistes reconnaissent une subjectivité aux animaux, en font des « sujets-d’une-vie » (Tom Regan) et donc des êtres à part entière vivant leur vie dans le même monde que le nôtre, (doté des mêmes règles), un monde où l’être humain n’est donc plus l’unique à l’image de son dieu. C’est une révolution prodigieuse qui devrait susciter un recul supplémentaire des religions monothéistes, car « être » ne se fonde plus sur la faculté de pouvoir connaître Dieu. Aussi ne faut-il pas y voir une menace pour l’humanisme, mais au contraire son renforcement par élargissement de sa base conceptuelle : en projetant sur le règne animal ce qu’il est, (ou croit être), l’être humain va gagner en rationalité et universalité puisqu’il devrait cesser d’être un cas particulier pour s’inscrire dans le cas général. La formule de Descartes devrait en être transfigurée : « Je suis animal donc je suis. »1

Mais que nous soyons devant une possibilité de révolution, les antispécistes eux-mêmes semblent les derniers à l’avoir compris. Pour l’heure, ils n’en sont qu’aux prémisses et leurs arguments ne sortent pas du champ de la morale. Et comme le suggère leur réaction méprisante envers Todd, ils n’ont pas l’air de réaliser que le principe de « non supériorité de l’espèce humaine », étant en contradiction avec trois millénaires de philosophie, rend nécessaire de tout repenser, ce que bien sûr personne ne peut faire du jour au lendemain. Les gens ordinaires peuvent adopter un point de vue radicalement nouveau et contradictoire sans difficulté, car ils le font sans réfléchir et le réduisent à une opinion. Mais un intellectuel aussi intègre que Todd ne peut pas se prononcer sur un nouveau postulat sans l’avoir examiné de près, avec ses conséquences. Aussi ne faut-il pas s’étonner que son « examen » l’ait conduit à se prononcer contre : il ne pouvait que lui trouver des contradictions dans tous les recoins de ses connaissances. Autant demander à un juif orthodoxe de se prononcer en faveur de la divinité de Jésus ! Un intellectuel ne pouvant produire une pensée cohérente sur la base de postulats contradictoires, les antispécistes aurait dû lire dans l’inquiétude de Todd un indice exprimant la nouveauté radicale et fondamentale de leurs propres convictions.

Comme nous l’a montré un long dialogue avec un antispéciste fanatique, penser la non supériorité humaine conduit à reconnaître chez les autres les mêmes facultés que les nôtres, et à nier toute supériorité aux performances humaines au prétexte qu’elles n’auraient pas plus de valeur.

C’est bien sûr une manière de voir qui s’appuie sur la morale en même temps qu’elle la fonde : rien ne doit faire obstacle au nouveau socle qu’il s’agit d’établir : une « égalité » de principe entre espèces conçue pour englober la nôtre. Dans la réalité, l’espèce humaine est supérieure de facto à toutes les autres, aussi immoral qu’il y paraisse. Si elle est égale aux autres, alors c’est en tant qu’espèce super-prédatrice, (comparable à celles qui sont devenues « invasives » pour avoir été transportées d’un environnement à l’autre). Mais dans ce cas, l’espèce humaine n’est responsable de rien, ce sont les lois de la nature qui ont joué en elle comme elles jouent chez les autres. Or, la philosophie antispéciste conclut à notre responsabilité : comment pourrions-nous l’assumer si, fondamentalement, nous sommes une espèce comme les autres, responsables de rien ?

Conclusion : soit nous sommes comme les autres et non responsables, soit nous sommes responsables mais pas comme les autres.

 

 

Paris, le 5 janvier 2018

Mis à jour le 20 avril 2019

1« Ego animalis ergo sum » selon nos tâtonnements avec Google.


On peut aussi lire cette interview : « Michel Onfray : l’antispécisme »

Ou encore, pour se faire une idée de la virulence des anti-antispécistes : « Antispécisme : le visage monstrueux de la cause animale ! »

Illustration : « L’antispécisme est un humanisme ».

Plus de publications sur Facebook : On fonce dans le mur

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