La révolution de l’antispécisme

Dans le précédent billet, « Mystérieuse genèse », la remise en cause de la supériorité de l’espèce humaine est citée au point 19 : « la contestation, dans la civilisation, du suprémacisme de l’espèce humaine sur la nature commence à se répandre via Internet. Le véganisme et l’antispécisme illustrent ce changement de principe, et cela annonce, selon nous, une révolution intellectuelle aussi fondamentale que l’héliocentrisme. »

Ce principe de supériorité humaine est fondamental pour quelques raisons faciles à concevoir :

  • Il concerne l’ontologie du genre humain.
  • Il fait référence au concept de hiérarchie qui est lui-même fondamental, car il permet de concevoir (entre autres) les catégories, l’ordre des nombres entiers et la supériorité du bien sur le mal.
  • Il est utilisé par les religions monothéistes pour justifier leurs doctrines d’où les autres espèces sont ignorées, et ces religions sont encore dans tous les esprits.
  • De grands philosophes se sont penchés sur la question :
    • Hans Jonas avec « Le Principe responsabilité ».
    • Tom Regan en tant que « spécialiste de philosophie morale et du philosophe britannique George Edward Moore », qui est aussi « le principal théoricien des droits des animaux et de la position abolitionniste ».
    • Vittorio Hösle, auteur de « Philosophie de la crise écologique » qui « met en doute la vision anthropocentrique de la pyramide du vivant où trône au sommet l’être humain ».

Face à ces grosses pointures, Emmanuel Todd avec ses craintes est quelque peu ridicule. Comment une nouvelle philosophie pourrait-elle être dangereuse alors que les plus gigantesques dégâts sur la nature ont déjà été commis ? Cette crainte de Todd est cependant intéressante à constater, car elle porte sur l’humanisme et ignore les autres espèces, ce qui confirme le fondamental et systématique angle mort de la philosophie occidentale : l’être humain s’est toujours pensé sans penser aux autres, et a choisi de se tourner vers les cieux pour combler le grand vide métaphysique qui en a résulté, avec cette espèce d’obsession pour l’Unique.

A rebours d’une évolution pluri-millénaire, les antispécistes reconnaissent une subjectivité aux animaux, en font des « sujets-d’une-vie » (Tom Regan) et donc des êtres à part entière vivant leur vie dans le même monde que le nôtre, (doté des mêmes règles), un monde où l’être humain n’est donc plus l’unique à l’image de son dieu. C’est une révolution prodigieuse qui devrait susciter un recul supplémentaire des religions monothéistes, car « être » ne se fonde plus sur la faculté de pouvoir connaître Dieu. Aussi ne faut-il pas y voir une menace pour l’humanisme, mais au contraire son renforcement par élargissement de sa base conceptuelle : en projetant sur le règne animal ce qu’il est, (ou croit être), l’être humain va gagner en rationalité et universalité puisqu’il devrait cesser d’être un cas particulier pour s’inscrire dans le cas général. La formule de Descartes devrait en être transfigurée : « Je suis animal donc je suis. »1

Mais que nous soyons devant une possibilité de révolution, les antispécistes eux-mêmes semblent les derniers à l’avoir compris. Pour l’heure, ils n’en sont qu’aux prémisses et leurs arguments ne sortent pas du champ de la morale. Et comme le suggère leur réaction méprisante envers Todd, ils n’ont pas l’air de réaliser que le principe de « non supériorité de l’espèce humaine », étant en contradiction avec 2800 ans de philosophie, (si l’on remonte à ses plus lointaines sources pré-socratiques), ce principe rend nécessaire de tout repenser, ce que bien sûr personne ne peut faire du jour au lendemain. Pour les gens ordinaires, adopter un point de vue radicalement nouveau et contradictoire comme celui des antispécistes ne pose pas de difficulté, car nous le réduisons à une opinion : nous sommes disposés à le croire comme des paysans païens faces aux premiers évêques chrétiens. Mais un intellectuel aussi intègre que Todd ne peut pas se prononcer sur un nouveau postulat sans l’avoir examiné de près, avec ses conséquences. Aussi ne faut-il pas s’étonner que son « examen » l’ait conduit à se prononcer contre : il ne pouvait que lui trouver des contradictions dans tous les recoins de ses connaissances. Autant demander à un juif orthodoxe de se prononcer en faveur de la divinité de Jésus ! Un intellectuel ne pouvant produire une pensée cohérente sur la base de deux postulats contradictoires, (au contraire du quidam qui se contente de peu), les antispécistes aurait dû lire dans l’inquiétude de Todd un indice exprimant la nouveauté radicale et fondamentale de leurs propres convictions.

Comme me l’a montré un long dialogue avec un antispéciste convaincu, penser la non supériorité humaine conduit à reconnaître chez les autres espèces les mêmes facultés que les nôtres, (y compris celle de se représenter le monde), et à nier toute valeur de supériorité aux performances humaines. C’est bien sûr une manière de voir qui s’appuie sur la morale en même temps qu’elle la fonde : rien ne doit faire obstacle au nouveau socle qu’il s’agit d’établir : une « égalité » de principe entre espèces conçue pour englober la nôtre. Il faut y voir un nouveau genre de métaphysique, car, dans la réalité, l’espèce humaine est supérieure de facto à toutes les autres, aussi immoral que cela puisse paraître. Si elle est égale aux autres, alors c’est en tant qu’espèce super-prédatrice comparable à celles qui sont devenues « invasives » pour avoir été importées artificiellement dans un environnement où elles ne sont pas nées. Mais dans ce cas, l’espèce humaine n’est responsable de rien, ce sont les lois de la nature qui ont joué en elle comme elles jouent chez les autres. Or, la philosophie antispéciste conclut à notre responsabilité : comment pourrions-nous l’assumer si, fondamentalement, nous sommes une espèce comme les autres responsables de rien ? En résumé : soit nous sommes comme les autres et non responsables, soit nous sommes responsables mais différents.

L’antispécisme conduit aussi à refuser les hiérarchies alors que tout est hiérarchies dans l’univers, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, et tout n’est que hiérarchies aussi dans nos systèmes de pensée. C’est pourquoi, faute de disposer d’un système philosophique plus complet permettant de penser la non supériorité humaine sans heurter de plein fouet la réalité des faits, les antispécistes condamnent moralement toute hiérarchie pour saper la base conceptuelle de leur adversaire. C’est du moins ce que j’ai cru comprendre, et ne leur en fait point reproche : d’un point de vue militant, c’est tout à fait légitime, mais cela confirme qu’il faut tout repenser, et dénote bien le besoin d’un système cohérent qui reste à construire.

Pour finir, je prédis la victoire finale et révolutionnaire des antispécistes sur les vieux croûtons qui croient encore que l’espèce humaine est supérieure, mais, pour des raisons différentes de celles de Todd, cette perspective ne me réjouit pas du tout. Je préfère cependant ne pas en dire plus, ce billet m’a épuisé, et à chaque jour suffit sa peine.

EDIT (le 1er avril 2018) : ma prédiction est archi nulle. Mettons que je n’ai rien dit…

Règle

On peut aussi lire cette interview : « Michel Onfray : l’antispécisme »

Ou encore, pour se faire une idée de la virulence des anti-antispécistes : « Antispécisme : le visage monstrueux de la cause animale ! »

Illustration : « L’antispécisme est un humanisme ».

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Plus de publications sur Facebook : On fonce dans le mur

1« Ego animalis ergo sum » en latin selon mes tâtonnements sur Google.

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