Une porte ouverte sur un autre monde

Pourquoi peut-on affirmer que l’humanité fonce dans le mur ? A cette grande question, la seule que nous jugeons digne d’intérêt, plusieurs niveaux de réponses sont possibles. Le premier est bien sûr celui du rapport Meadows & al qui révéla en quelque sorte le pot aux roses : un modèle scientifique du système économique mondial prouve par des calculs qu’il n’est pas durable, qu’il va s’effondrer dans les décennies à venir faute de ressources pour perdurer, et que la population humaine va décliner de façon considérable. Ce modèle ayant bénéficié d’une large diffusion à l’échelle mondiale, il n’aurait pas manqué d’être invalidé par des scientifiques s’il avait recelé une quelconque erreur, mais cela n’est pas arrivé. Il a certes été contesté, comme nous l’expliquions dans « Petite histoire du rapport Meadows », mais uniquement sur un plan idéologique et principalement par des économistes qui étaient très mal placés pour le faire, eux dont les théories ignorent superbement les ressources qu’ils considèrent comme gratuites et inépuisables, aussi bien que les pollutions tant qu’elles ne donnent pas lieu à une activité économique. Il a donc bien fallu se rendre à l’évidence : dès lors que le modèle intégrait les « externalités » du système, il prenait à contre-pied toutes les théories économiques et révélait que « la croissance va s’arrêter » de façon inéluctable et irrémédiable.

Les bases nécessaires ayant été posées, et des bases scientifiques donc, il semblerait qu’il n’y ait rien à ajouter, que l’on ne peut rien y faire sinon anticiper le jour d’après comme nous y invitent les collapsologues. Mais quand on y réfléchit un peu, c’est exactement le contraire que l’on découvre. Loin de n’être qu’un fait scientifique comme les autres, le collapsus planétaire se présente comme une porte ouverte sur un autre monde, sur un « abîme de réflexion », et s’offre comme une corne d’abondance pour la pensée. L’on songe tout d’abord à la célèbre parabole de Kafka, « Devant la Loi », car elle met en scène une porte, un gardien et un quémandeur qui se voit opposer une fin de non recevoir, mais avec toute cette ambiguïté dont Kafka a le secret. La chute invite à interpréter la parabole dans un certain sens, (mais lequel au juste?), puisque le gardien finit par dire à « l’homme de la campagne », (arrivé au seuil d’une autre porte, celle de la mort) : « cette entrée n’était destinée qu’à toi ». Le personnage est bien sûr victime d’un humour typiquement kafkaïen puisqu’il se mettrait « hors la Loi » à entrer sans permission « dans la Loi », mais la parabole exprime surtout l’angoisse de se mettre hors la loi, car, si l’on suppose que le personnage est normalement honnête dans la vie puisqu’il s’agit d’un « homme de la campagne », donc qu’il est en réalité « dans la Loi », alors ce qu’il voit comme étant devant lui, (littéralement sous ses yeux quoique derrière la porte), ce qu’il voit représente en fait sa situation réelle. Il est donc logique qu’il ne puisse pas entrer puisqu’il se trouve déjà là où il voudrait entrer.

La leçon de Kafka est cependant bien plus terrible : elle montre que « la Loi » existe dans le monde des humains, que ses contours restent vagues et flous puisqu’on ne peut y entrer de façon certaine, qu’elle peut être plus ou moins molle ou dure puisque l’on peut rester indéfiniment à son entrée sans être inquiété, tandis qu’à l’intérieur se succèdent des « salles » ayant chacune un gardien « plus puissant que l’autre », et enfin parce qu’elle concerne chacun à qui une « porte » est personnellement « destinée ». En un mot, « la Loi », selon cette parabole de Kafka, exprime la fatalité qui préside à la vie humaine en dépit du fait qu’elle semble être une construction voulue, désirée et plus ou moins contrôlée, en particulier par l’ordre juridique responsable de la légalité.

L’effondrement révélé par le rapport Meadows est le pendant du trépas de « l’homme de la campagne » sur lequel se termine la parabole, et pose curieusement le même problème : faut-il attendre quelque chose pour s’y intéresser et en parler, ou faut-il au contraire ne rien attendre ? A quoi bon en parler, peut-on se demander, si cela doit arriver sans qu’on puisse l’empêcher ? Au contraire, c’est précisément parce que nous sommes, par rapport à la future catastrophe, dans une impuissance absolue, (« Les futures victimes seront la conséquence de notre impuissance »), et que cette impuissance prend à rebours tout ce que nous aimons croire depuis des millénaires, qu’il est captivant et fondamental d’en parler. Ce « mur » est désormais notre horizon le plus gigantesque, le plus proche et le plus probable : il ne s’agit pas seulement de savoir ce que l’on pourra trouver au-delà car, ayant « surgi dans le paysage », si l’on peut dire, comme les Indes aux yeux de Christophe Colomb, et sachant désormais qu’il nous encercle comme l’horizon géographique, tout ce que nous savons devra être repensé dans la perspective de son existence.

Cette conclusion surprenante ne s’appuie sur rien de solide, ce n’est pour l’heure qu’une hypothèse de travail, mais elle est d’une implacable logique : soit les projections du rapport Meadows sont fausses et dans ce cas il n’y a rien à repenser, soit elles sont vraies et toute la production industrielle finira par tomber à zéro, en entraînant dans sa chute toutes les théories dominantes et les connaissances pratiques qui en découlent, celles qui justement ont fait l’évolution humaine depuis le début du XIXième siècle, voire depuis l’apparition des monothéismes dans la mesure où ceux-ci sont d’abord des modèles d’interprétation du monde.

Dans l’immédiat, l’on se contentera de constater que la grosse majorité des gens continuent de penser et d’agir comme si cette perspective n’existait pas, ce qui ne manque pas de susciter, de façon anecdotique mais spectaculaire, un « décalage » révélateur. Par exemple quand on découvre, au détour d’un banal article, la grave question « à laquelle tentent de répondre tous les constructeurs » d’écrans de télévision : quand il est éteint, un téléviseur « n’est guère esthétique ». Il s’agit donc d’y trouver un remède, (et ce avant les autres pour profiter d’un avantage concurrentiel, évidemment), et le coréen LG serait parvenu à une solution prometteuse : un écran qui s’enroule comme une feuille de SopalinTM.

Ainsi, la grosse majorité des humains est-elle encore plongée « dans la Loi » selon Kafka : au-delà des gardiens qui semblent en interdire l’entrée, ils l’ont au contraire pénétrée au plus profond, beaucoup ont même contribué à son élaboration, et aucun n’est capable de s’imaginer en son dehors, à l’instar de « l’homme de la campagne » dont la question naïve, « puis-je entrer ? », nous révèle finalement une sagesse insoupçonnée ou sous-estimée.

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Règle

Illustration : ciel étoilé sous un acacia. Onfoncedanslemur aime imaginer les étoiles comme des trous d’épingle qui laissent entrevoir la lumière d’un autre monde. Et puis, cet acacia a été filmé en Afrique du Sud, dans cette région que les scientifiques soupçonnent d’avoir été le « berceau de l’humanité ».

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4 commentaires sur “Une porte ouverte sur un autre monde

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    1. J’ai lu la présentation. Les visiteurs extraterrestres ne rentrent pas du tout dans mes centres d’intérêt, je n’y crois pas et l’on n’a pas besoin d’eux pour être averti d’un collapsus. Demandez-vous plutôt pourquoi vous vous intéressez à ce genre d’histoire.

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